A la bonne heure, pensées de transition de Patrick Viveret

Etes-vous bien dans ce monde ? Acceptez-vous votre place dans cette société ? Comprenez-vous la finitude du monde ? Nous disposions de ressources que nous avions cru abondantes, infinies. Mais voilà, elles sont pour certaines limitées, pour d’autres renouvelables pour peu que l’on préserve leur nature. Imaginez que le litre d’essence qui alimente la machine (voiture, moto, tronçonneuse, motoculteur…), c’est 23 tonnes de matières organiques qui se transforment en 1 million d’année. Vous en consommez combien ?

Alors, peut-être devrions-nous devenir conscient que nous ne pouvons pas continuer à vivre de cette façon. Mais que faire ? Que nous offre ce monde ? Certainement, en le soignant et en se serrant, de supporter 9 à 12 milliards d’êtres humains. cela suppose du partage, de la solidarité et de la bonne intelligence. L’histoire humaine, à l’image de la planète qui l’héberge, est un long processus d’émancipation des passions et des besoins, de désir de vie, de bonheur et d’amour.
Nous y sommes, dans ce temps de renouveau des civilisations. Les idées anciennes, obsolètes, laisse émerger un imaginaire nouveau, une vision transformatrice de la société. Les visionnaires sont là, non prophètes, non populistes, justes les pisteurs des possibles. Les faiseurs sont également à l’œuvre, dans l’expérience anticipatrice, confrontant des agencements sociaux, écologiques et reliants, « respectueux des richesses, des singularités, des diversités et qui ne renouent pas avec les erreurs antérieures de type captation, avant-garde, surpouvoir et qui vont aussi travailler sur cette énergie fondamentale qu’est la joie comme alternative à la peur. » Enfin, pour contrer le vieux monde qui n’en finit pas de perdurer en commettant d’irréparable dégâts, la résistance créatrice. « Pas de résistance sans conflit, mais pour qu’elle ne tourne pas à la révolte désespérée et qu’elle soit créatrice, elle a besoin des deux éléments, la vision transformatrice qui développe l’imaginaire et l’expérimentation anticipatrice, qui incarne dans l’ici et maintenant les projets qui sinon paraîtraient utopiques. »

Une approche du bien vivre sur la pensée de Patrick Viveret

L’idée du trépied, c’est la nécessité de mettre au pot commun trois approches, la résistance qui sans l’expérimentation et la vision donne des révoltes désespérées, la vision qui sans résistance et expérimentation est comme un horizon que l’on voit s’éloigner, l’expérimentation qui sans la résistance et la vision peut donner un pansement au système dominant voire être instrumenté par ce système.
L’exemple du micro-crédit est parlant. Le micro-crédit est une critique en acte du macro-crédit, à la fois résistance et aussi vision transformatrice. Mais sans vision, cela devient un crédit pour les plus pauvres et également une niche dans le système dominant, en remplissant quand même des fonctions positives mais avec une possibilité d’être instrumentalisé (partenariat avec des ONG sociales ou environnementales), ce que l’on appelle green washing, social washing, une forme moderne des indulgences (pratiques de la rémission totale ou partielle devant Dieu de la peine temporelle obtenues en contrepartie d’un acte de piété, de don, qui vont au cours du temps se transformer en un commerce lucratif).
Il en est de même des monnaies locales. Elles sont un levier formidable pour permettre d’organiser une appropriation citoyenne de ce bien commun, à la fois vision transformatrice et résistance créatrice. Sans ces deux approches, les monnaies locales peuvent terminer comme les radios libres, après un semblant de liberté, le système se les ait approprié et a figé leur énergie créatrice.
Se pose aussi l’auto-réforme et l’interpellation nécessaire de l’économie sociale et solidaire, souvent coutumière d’expérimentation anticipatrice et qui a fini, avec le temps, par rompre ce lien avec la résistance et la vision. Comme certains mouvements protestataires, trop dans la résistance qui ne donnent plus envie. Si l’on ne démontrent pas que l’on peut faire autrement, une logique dépressive, d’impuissance, de peur se met alors en place.
C’est pourquoi, les formes même de la résistance, de l’expérimentation doivent bouger en fonction de l’imaginaire de la vision transformatrice. Cet imaginaire, par sa nature même, va conduire à des formes de résistance créative dans laquelle la partie ludique, festive va être essentielle à l’opposé par exemple du militantisme sacrificiel, une forme de résistance qui a généré du mal être et qui par compensation, va créer des nouvelles formes de captation (le communisme en est un exemple, lucide sur la captation de richesse mais aveugle sur la captation de pouvoir). La résistance doit être source de plaisir, de joie, pour l’acteur qui la mène. Cela vaut aussi pour l’expérimentation. Si l’expérimentation est une réussite sur le plan de l’efficacité mais qu’elle ne déclenche pas du désir, elle ne s’inscrit pas dans la vision transformatrice du bien vivre.

Penser le bien vivre, c’est s’attaquer les deux sources qu’il y a en commun des fractures écologiques sociales, financières et démocratiques constitués par le couple démesure et mal être (maltraitance, mal de vivre…). Il est important de relier ces éléments sinon on appelle cela crise, celle qui nous tombe dessus comme une catastrophe naturelle. Le terme de crise est un mot écran qui cache l’ampleur de la mutation que nous sommes en train de vivre et qui laisserait croire qu’après une phase conjoncturelle, nous reviendrions une situation antérieure. En fait, il y a un lien entre les différentes fractures, c’est la démesure – ce que les grecs anciens appelaient l’hubris, l’excès –, démesure écologique avec le dérèglement climatique, l’atteinte à la biodiversité, les pollutions, démesure sociale (la fortune de 67 personnes est désormais égale aux revenus de 3 milliards d’êtres humains) qui offrent des autoroutes à toutes sortes de fondamentalisme identitaire, religieux, nationalitaire, démesure financière, 3% des transactions financières se font sur l’économie réelle, le reste dans des bulles virtuelles.

Comprendre le lien entre démesure, mal être, mal de vivre. Sur un plan personnel, il est simple à comprendre, la démesure de quelqu’un de boulimique, alcoolique, toxicomane et le mal être qui en découle. On peut aussi le transposer sur le plan sociétal : par exemple, la finance, d’après un éditorial du Wall Street Journal d’une rare lucidité, ne connaît que deux sentiments : l’euphorie ou la panique. Or, ce couple est ce que l’on nommait en psychiatrie, la psychose maniaco dépressive – les personnes perdent le contact avec le réel, on la met alors sous tutelle. On mesure la démesure de la société dans les ventes d’armes, aux accros des drogues dures, aux chiffres d’affaire de la publicité… Prenons cette dernière, ses dépenses annuelles sont largement supérieures à celles des sommes que l’on recherche pour remplir les objectifs de l’ONU afin résoudre les besoins vitaux de l’humanité. Son économie est une économie de gestion du mal être parce qu’elle est de nature compensatrice (plus l’on est dans la destruction écologique, plus la publicité met en scène la beauté, plus l’on est dans la compétition, la rivalité, la guerre et plus on vante l’amour, l’amitié, la paix ; plus on est dans le stress, l’absence de vie intérieure et plus on vante la sérénité, l’authenticité ; voyez-vous souvent des gens stressés dans un univers de laideur dans les publicités ?). Les acteurs de la publicité ont une bonne connaissance des passions humaines, ils savent que l’être humain n’est pas seulement un être de passion et de besoins, qu’il est aussi un être de désir et d’angoisse, et, du coup, le fonctionnement de la publicité instrumentalise cette part là de l’être humain (qui n’a pas qu’un besoin de survie mais aussi un désir de vie, de bonheur, d’amour, de vie intérieur…) pour le transformer en course à l’avoir et si l’on n’est pas satisfait c’est que l’on n’a pas pris la dose suffisante d’où l’addiction qui entraîne tant de gaspillage (50% de la nourriture achetée est jetée, 50 % de l’eau potable est mal utilisé…). Cette addiction, cette surconsommation,ce gaspillage a pour conséquence d’entraîner une rareté artificielle à l’autre bout de la chaîne, faim, malnutrition, pas assez d’accès à l’eau potable…. Mais ce n’est pas parce qu’il y a une rareté absolue, c’est fondamentalement parce que cette rareté artificielle a été produite par ce qu’on pourrait appeler des conditions de misère affective, relationnelle, spirituelle (au sens ouvert et laïque du terme) et qui va provoquer de la misère matérielle à l’autre bout de la chaîne.
Cette addiction n’est pas seulement du côté du système dominant, nous finissons tous par être addict. On est addict à la vitesse, à l’énergie fossile et en partie à l’argent. L’un des enjeux du bien vivre à travers des mouvements citoyens transformateurs, c’est de nous entraider pour faire baisser le niveau de l’addiction. Par exemple, dans la course à la vitesse, l’un des enjeux c’est de coopérer pour ralentir, ce qui nous évite non seulement de reproduire ce d’autres font mais également de faire à plusieurs ce que nous ne pourrions pas faire seul dans le temps, pour contrer les effets de pression du système dominant et également cette logique d’accélération présente en nous-mêmes. Il nous faut appliquer cet enjeu comme objectif personnel et aussi sociétal à inscrire en tant que résistance créatrice, vision transformatrice et expérience anticipatrice. C’est, dans le cas des mouvements Slow, de coopérer, de s’engager, de se relier afin qu’ils gardent leur part subversive. La reliance est aussi la démonstration pratique de : il est possible de faire autrement et en même temps de nous autoriser à sortir de l’addiction et choisir le bien vivre. En se reliant aux autres on va faire moins individuellement mais mieux en général.

Penser la question du bien vivre, c’est de dire qu’il y a un lien entre démesure, mal être et mal de vivre et cela permet de dire du côté de la vision transformatrice que le couple positif est dans la bonne mesure et dans la joie, c’est l’un et l’autre car il ne faut pas s’attaquer qu’aux symptômes mais aussi à la cause qu’est le mal être, le mal de vie… Le travail sur le bien vivre, l’entraide sur le bien vivre, la coopération pour s’organiser mutuellement, et c’est vrai de la résistance et de l’expérimentation, est de constater que l’’on a un système dont la dominance fonctionne très largement à la dépression. Quand les logiques de peur, dépressives, de repli identitaire se mettent en place, c’est aussi des logiques à des aspirations autoritaires, des logiques de recherche de boucs émissaires. Donc cette dimension de régression émotionnelle est fondamentale dans ce qui se passe actuellement et donc identifier l’alternative à la dépression, au mal de vivre est un élément clé de la stratégie de résistance créatrice, d’expérimentation anticipatrice et de vision transformatrice.

La joie, comme alternative à la peur, est l’énergie créatrice par excellence, celle qui nous relie à la joie de vivre. Il y a deux logiques fondamentales chez l’être humain qui viennent toutes les deux de notre sentiment d’être mortel. La conscience de la mort caractérise notre propre famille humaine.
Ça peut être la logique de la peur : j’ai peur de mourir, cette peur de mourir finit par me conduire à la peur de vivre, et la peur se traduit par un état de dépression énergétique. Cette énergie que je ne trouve plus en moi-même et bien, je vais la piquer chez les autres, c’est la logique de rivalité, de guerre dans les formes extrêmes, je vais la piquer dans la nature, c’est la logique de prédation avec productivisme, extractivisme…, je vais la piquer en moi-même, c’est la logique dépressive qui se met en place. Donc ce sentiment de la peur de la mort qui conduit à la peur de vivre, finit par créer toutes les conditions du rapport entre dépression et prédation qui est une façon de compenser le déficit énergétique.
Mais ce même élément, qui est la conscience de notre finitude, nous conduit aussi à vivre dans l’intensité de la présence au voyage de vie. Autrui ne devient plus un rival menaçant mais un compagnon de route. Si je veux tout vivre, je vais être dans le zapping permanent et partout je vais trouver des rivaux potentiels. Si j’accepte de ne pas tout vivre mais de vivre intensément ce que je vis, de vivre « à la bonne heure », à ce moment là, c’est grâce à autrui que je vais connaître des saveurs de vie, alors le rapport à la rivalité se transforme en compagnonnage. C’est un enjeu personnel mais aussi enjeu dans la transformation sociétale, la logique de vivre « à la bonne heure ».

Le désir comme puissance créatrice. Le désir est-il lié à la domination masculine ? Il y a un grand apport de tradition comme le tantrisme et le taoïsme, celui de nous sortir du fatalisme qui associe forcément la masculinité et la féminité à la domination. Dans la tradition du tantrisme cachemirien, première grande tradition à l’origine du yin et du yang et qui a été repris ensuite par les différentes traditions de sagesse et de spiritualité d’orient, le yin est du côté de la puissance créatrice mais le yang n’est pas du côté de la domination. Le yin nous relie à la terre, la puissance créatrice, le yang est ce qui nous relie au ciel et à la capacité d’émerveillement (contemplation et pourquoi). Les deux sont fondamentaux. Le premier objet du yang, dans la posture tantrique, est pour la puissance créatrice du yin. Seulement ce qui se passe souvent chez les hommes c’est que cette capacité d’émerveillement ne fait pas mec. Donc si les hommes se privent de cette capacité, ils vont être d’autant plus dans la fascination, dans la jalousie de la puissance créatrice du yin et au lieu que ce soit de l’émerveillement, se met en place la logique de la domination. Ce n’est pas la condition masculine en elle-même qui est forcément reliée à la domination mais son incapacité à vivre pleinement paradoxalement sa dimension yang et c’est une bonne nouvelle car l’homme peut vivre sa dimension yang pleinement, sans culpabilité et en ne se retranchant pas dans une dimension homme yin. Croiser les traditions nous permet de sortir des idées simplificatrices dont celle que la masculinité est lié à la seule domination.

Sortir du logiciel de la puissance dominatrice. Derrière un enjeu tel que le climat, l’un des plus grand défi, se joue la question des biens communs de l’humanité. Le logiciel des états, des grands acteurs économiques telles les multinationales est complètement inadapté à la question mondiale. Il faut cesser de faire cadeau de la mondialité à l’etablisment. Il faut lutter contre la mondialisation qui n’est que le parent de la globalisation financière et il faut réintégrer l’imaginaire de la mondialité qui n’est pas contradictoire avec celui de la relocalisation. Il y a un imaginaire de la mondialité qui fait que ce peuple de la terre, ce pays de la terre, a à construire une idée de la citoyenneté terrienne, qui, il y’a longtemps, a pu paraître comme une utopie inaccessible (le citoyen du monde) et qui devient un enjeu majeur pour tous les mouvements citoyens. On ne peut traiter des enjeux comme les biens communs de l’humanité (climat…) seulement si on sort du logiciel de la puissance dominatrice qui est aussi bien celui du capitalisme financier, que celui des états nation (sortir de la nostalgie souverainiste face à la mondialisation). Il y a la possibilité d’une mondialité qui assume pleinement le fait qu’il y a un avenir possible, un avenir qui intègre pleinement la questions des libertés. C’est la capitalisme, qui aujourd’hui, est destructeur des libertés, y compris des libertés d’échanges, économiques tellement la logique de prédation, la logique du renard libre dans le poulailler libre est directement contraire à la logique de créativité des entreprises elle-mêmes. Transformer l’utopie de la citoyenneté terrienne en objectif des mouvements de citoyens du monde fait parti du projet.
La domination est directement liée à la peur. La domination est une forme de guerre préventive qui fait que si l’on a peur d’autrui, l’un des moyens, est d’aller dominer autrui. On est donc au cœur de la logique de la peur et quand on regarde cette logique, in fine, vous avez ce rapport entre la peur de la mort et la peur de vivre. C’est pourquoi les dominants sont incapables de laisser une trace de vie féconde dans l’histoire. Pour une raison anthropologique, l’énergie, qui est liée à la passion de richesse comme captation ou à la passion de pouvoir comme domination, est une énergie qui est incapable de passer la barrière de la mort. Alors que l’énergie du côté de l’amour et du sens sont capables de franchir la barrière de la mort. C’est la raison pour laquelle on peut continuer de se nourrir aujourd’hui des traditions de sagesse d’où quelles viennent parce qu’il y a une force énergétique qui franchit la barrière de la mort et qui même fait de la mort un atout au service du vivant, ce que les biologistes appellent maintenant « la mort comme sculpture du vivant », ce que les traditions de sagesses ont longtemps exprimées à travers une phrase fameuse «  Vit comme en mourant tu aimerais avoir vécu ». C’est la représentation même de notre finitude qui nous amène à vivre  l’intensité de notre propre vie. Si l’on prend cette approche là, on est du côté d’Eros, pas du côté de la logique de la peur, de la logique de domination. Comprendre que l’on peut élever en qualité d’amour fait que, parce que l’on a une alternative à la peur, on a aussi une alternative à la domination, c’est le pouvoir de création, c’est le pouvoir comme énergie renouvelable.

Ne pas surestimer la force du capitalisme. L’une des force du capitalisme, c’est l’instrumentation de ce que La Boétie appelait la servitude volontaire. Si vous avez des acteurs qui eux-mêmes sont dans la dépression, dans la rivalité, dans des logiques désespérées, c’est une autoroute pour le capitalisme d’un côté ou pour le fondamentalisme de l’autre, le double fondamentalisme : le fondamentalisme économique marchant en détruisant la substance, les identités, des cultures, des sociétés, ouvre la voie du fondamentalisme identitaire qui peut prendre des formes différentes, religieuses, xénophobes… Et ça, c’est un autre problème que l’instrumentation, c’est la façon dont les logiques dépressives, de peur, font que nous relions, nous-mêmes, cette addiction dont nous parlions tout à l’heure.
Il y a deux nouvelles, une bonne et une mauvaise. La mauvaise, c’est que nous ne sommes pas seulement du côté de la solution (de la victime), mais aussi du côté des problèmes (de la cause). La bonne, c’est que si on est du côté du problème, pour le coup on y peut quelque chose et l’un des effets du type REV (le trépied) est de dire qu’on va reprendre toutes les formes d’organisations, y compris celles qui sont captées par le capitalisme telles que la finance, la question du crédit, la question de l’argent… et on va aller expérimenter par nous-mêmes les solutions. A ce moment là, on met en place une logique anti-dépressive qui elle-même est contagieuse. Il n’y a pas que la peur et la dépression qui sont contagieuses, la joie aussi l’est. Pourquoi les empires qui se sont écroulés alors que les rapports de force contraire paraissant minoritaires, marginaux ont fini par s’imposer dans l’histoire des civilisations ? C’est parce qu’ils étaient davantage du côté de l’éros, des forces de vie, ce qui a fait qu’un mouvement comme celui de Gandhi a pu faire s’effondrer le premier empire du monde. C’est la question : où est la force de vie ? Même dans les situations les plus tragiques, les plus inhumaines, on a la démonstration que des êtres humains sont capables de générer des mouvement de vie. Si, même dans des conditions les plus désespérées, des personnes, même totalement seules, sont capables de générer une force de vie qui, ensuite, comme un grain de sable, va produire des effets dans l’engrenage de la machine, alors, a fortiori, des mouvements citoyens plus larges le peuvent à la condition de nous sortir nous-mêmes de la logique dépressive. C’est l’enjeu de la résistance créatrice, de l’expérimentation anticipatrice et du déblocage de notre imaginaire.

On n’est pas condamné à l’entropie. L’hypothèse de Francesco Alberoni dans Le choc amoureux, où il met en rapport les mouvements sociaux et les mouvements amoureux, est de dire : il faut considérer les mouvement sociaux comme des mouvements amoureux collectifs, et inversement considérer les rapports amoureux comme des rapports sociaux à 2, 3 selon la nature des rapports amoureux qui se mettent en place. L’enjeu, c’est ce qu’il appelle les trois phases du rapport amoureux. La première phase est l’état amoureux proprement dit, c’est l’énamouration, une phase magique sur le plan individuel mais aussi dans les mouvements sociaux, c’est la splendeur inaugurale des commencements. Cette phase est en partie centrée sur la fusion c’est à dire sur le fait que chacun a tendance à croire que le désir d’autrui est conforme à son propre désir, c’est une magie ! Puis, on entre dans la deuxième phase, qui est la phase de l’altérité et très souvent ça se passe mal parce que l’on ne sait pas faire avec l’altérité. C’est pourquoi, on peut, soit de façon individuel, soit de façon collective, rester dans la phase un, dans l’énergie inaugurale, sans se confronter à l’altérité. La vraie question est : comment on se coltine avec l’altérité et pas seulement sur l’idée de la cohabitation (l’ESS, par exemple, après l’énergie créatrice de son origine, a atteint un niveau de puissance telle qu’elle s’est institutionnalisée) ? Tout l’enjeu, c’est de réussir la phase trois, c’est à dire non seulement accepter l’altérité, la reconnaître, arrêter de la fuir, mais s’en nourrir. Là, comme la question de l’amour et de l’altérité, sur un plan politique cela s’appelle la démocratie, c’est le moment où la différence, la divergence est considérée comme une chance à condition d’avoir une forme démocratique qui est en terme de citoyenneté, de mutation qualitative de la démocratie. Si l’on prend la question en ces termes, on comprend bien que l’un des enjeux du côté du bien vivre est ce que l’on pourrait appeler notre progression dans l’art d’aimer. Les grecs avaient bien mis en évidence que dans les formes de l’amour, il y en a un premier qui s’appelle porneia, c’est à dire un amour de fusion, d’absorption, et si l’on reste scotché à la porneia, bonjour les dégâts après, en termes de jalousie, de propriété sur autrui…, et vous avez de la pornocratie économique avec le capitalisme, de la pornocratie politique avec le despotisme, de la pornocratie spirituelle avec le fondamentalisme religieux. Il faut donc sortir de la porneia pour monter vers les formes d’amour supérieures qui intègrent l’altérité, l’eros (l’amour physique), la philia (l’amour absolu) et l’agapé (l’amour divin et inconditionnel spirituel). Si l’on considère que l’art d’aimer est un enjeu majeur des nouvelles formes d’organisation, on va renouer aussi avec l’intuition d’un certain nombre d’acteurs tels que Fourrier, Freynet, Louise Michel qui considéraient que la progression dans l’art d’aimer fait partie intégrante de la capacité transformatrice.

L’émergence de la société civile mondiale est récente, seulement quelques décennies, sommet de Rio, forum sociaux… C’est un changement fondamental dans l’histoire des rapports qui jusque là ont été structuré par des acteurs tels que les états, les empires et plus récemment par les puissances économiques dont les multinationales. Un temps incroyablement court à l’échelle de l’histoire ! L’idée que ce nouveau type d’acteurs qui va porter un nouveau paradigme, y compris sur la mondialité, y compris sur les rapports entre transformation personnelle et transformation sociale, ne se fasse pas en très peu de temps n’est pas étonnante. il faut nous alléger de notre fascination de la vitesse sur le terrain de la domination et nous alléger également de ce qu’il y a de part camouflée de contrôle, de maîtrise, de volonté de puissance dominatrice dans l’idée de vouloir changer le monde qui nous empêche de faire rentrer l’improbable.
Nous sommes dans ce moment là, un moment de co-construction, de macération, de travail sur soi pour sortir des modèles militants classiques. Cela fait partie du métier d’être humain c’est à dire arrêter de croire qu’il suffit de remettre humain au centre et de faire péter les verrous soit du capitalisme, soit du totalitarisme, soit du patriarcat…, et de croire, une fois les verrous tombés, que l’on se retrouve avec des sociétés réconciliées. Vivre l’humanité ne va pas de soi, le métier d’être humain (belle expression d’Alexandre Jardin) ne va pas de soi. Il ne va pas de soi de vivre alors qu’on sait qu’on va mourir, il ne va pas de soi de savoir que des personnes qu’on aime vont mourir. Le ministère d’humanité est de loin le ministère le plus difficile mais en même temps c’est le plus passionnant. Il faut arrêter de vouloir s’en sortir, il faut épouser pleinement la condition humaine et accepter d’épouser pleinement la condition humaine c’est aussi accepter que, comme dans une logique fractale, nous avons en nous-mêmes tous les problèmes que nous combattons par ailleurs et le lien avec les enjeux de transformation personnelle c’est aussi ça. L’empreinte écologique, par exemple, nous l’avons tous, d’un côté le Putain de Facteur Humain et de l’autre le Précieux Facteur Humain. L’un des enjeux politiques est comment on organise des ego-systèmes émotionnels qui fait qu’on va déplacer le curseur du Putain FH au précieux FH. Mais il faut accepter que ça ne va pas de soi et que nous faisons autant partie du problème que de la solution.
Les enjeux du rapport au vivant, le rapport à la terre-mère, les droits des animaux, le lien avec l’enjeu cosmique, sortir d’une vision étriquée de l’humanisme pour aller vers une vision qui effectivement pose la question de l’humain pas comme centre d’organisation mais comme contributeur modeste. Les deux brique de base de ce que l’on connait du cosmos que sont d’une part l’information et de l’autre l’énergie, à travers ce tout petit grain qu’est une espèce consciente, c’est la possibilité de transformer l’information en conscience et de transformer de l’énergie, toute énergie est in fine d’aimantation, en amour. Si le métier du ministère c’est d’ensemencer l’univers de conscience et d’amour, ça commence à être plus intéressant et plus stimulant que la perspective de la mort entropie, mais on ne peut le faire que si l’on est dans une logique d’humilité, de modestie et d’humour (humeur, humour, humus, même racine).

L’urgence de converger vers le REV (Résistance, Expérimentation, Vision) par Patrick VIVERET

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