Qu’est-ce qu’une monnaie ?

Compilation d’articles, ouvrages

La crise financière qui s’est déchaînée sur le monde en 2008 est d’une échelle et d’une complexité sans précédent. La récession qui s’annonce promet d’être longue, dure, la plus difficile depuis les années 1930. Encourager l’introduction de monnaie locale complémentaire est dans l’histoire une façon d’échapper à la crise mais elle permet également de reconstruire les liens sociaux et environnementaux dans la mise en place d’actions concrètes locales.

L’essor des transactions financières ainsi que la succession de crises et de bulles économiques nous ont sensibilisés à la fragilité du système financier actuel et à ses répercutions sur l’économie et l’emploi. Les gouvernements et les collectivités doivent se protéger face à ces instabilités systémiques et innover pour continuer d’assumer leurs missions. Les “richesses” portées par les personnes ne sont plus reconnues : des jeunes diplômés ne trouvent pas d’emploi, des professionnels compétents sont considérés comme trop vieux dès 40 ans, ceux qui ont développé une maîtrise dans un domaine manuel sont sous-valorisés, des intellectuels qui jusqu’aux chocs pétroliers contribuaient à faire avancer la société se sont précarisés. Pas d’argent, pas d’emploi et donc autant de richesses qui restent à dormir ?

La monnaie, c’est à la fois très simple dans son utilisation et très compliqué dès que l’on essaie de s’expliquer d’où vient l’argent, qui le crée, d’où vient le crédit, à quoi sert une banque…

On distingue dans l’histoire et l’évolution, trois systèmes de monnaie :
• la monnaie marchandise (la première apparition de la monnaie est typiquement l’usage d’un produit ou d’un bien de consommation dont la valeur est solidement établie. De nombreuses monnaies considérées comme « primitives » sont de ce type) ;
• la monnaie divisionnaire standardisée – pièces et billets (une simple monnaie marchandise devient plus sophistiquée quand une autorité en garantit la composition, la qualité ainsi que la quantité émise, en en faisant, de grande commodité dans l’usage de la monnaie) ;
• et finalement la monnaie fiat – scripturale (l’étape suivante de l’évolution dans l’abstraction est celle des monnaies « fiat ». Dans ce cas particulier, c’est une autorité qui déclare simplement que quelque chose, qui peut ne pas avoir de valeur intrinsèque, est la monnaie, au lieu de garantir la composition et le poids d’une monnaie marchandise).

Nous connaissons en général assez peu de choses sur la monnaie.
A quoi sert la monnaie ? La plupart des définitions de la monnaie résument en fait la liste des trois grandes fonctions :
• Une unité de compte, c’est-à-dire une fonction d’expression de la valeur et d’unité pour le calcul économique et la comptabilité ;
• Une fonction d’intermédiaire dans les échanges. La monnaie, contrairement au troc, n’impose pas d’acheter et de vendre au même moment et à la même personne, on peut vendre d’abord mais acheter plus tard ;
• Une fonction de « réserve de valeur », c’est-à-dire la capacité de transférer du pouvoir d’achat dans le temps. Avec le prêt, on peut acheter d’abord mais vendre plus tard (pour rembourser l’argent avancé).
Ces fonctions sont parfois contradictoires entre elles. Lorsque nous obtenons du pouvoir d’achat “à l’avance” grâce, par exemple, à l’endettement, nous devons en contrepartie payer non pas une somme forfaitaire pour le service rendu, mais un intérêt sur la somme de monnaie avancée. La monnaie elle-même acquiert alors une “valeur” qui s’achète avec de l’argent, c’est-à-dire de la monnaie… Cette valeur est fonction du risque estimé par le prêteur mais aussi de mécanismes d’offre et de demande. D’un autre coté, une unité de mesure doit être absolument neutre (le mètre ou la seconde, par exemple). Pourtant l’unité de compte fluctue. Sa valeur varie avec les variations des taux d’intérêt et avec la confiance dans une monnaie particulière face aux autres monnaies. Tout se passe comme si nous mesurions des distances avec un mètre élastique.
Bernard Lietaer définit la monnaie comme “l’accord au sein d’une communauté, sur un standard d’échange”.  L’accord au sein d’une communauté part de la notion de confiance. Mais cette confiance peut être celle entre ses membres, la confiance dans l’institution qui administre le groupe, ou bien encore la confiance dans les mécanismes d’échange au sein même du groupe. Ainsi pour Patrick Viveret, dans son rapport pour le gouvernement Reconsidérer la richesse (janvier 2002), alors que les monnaies devraient s’appuyer sur une communauté et se développer grâce à la confiance entre ses membres, elles sont devenues des “monnaies de défiance” : l’intérêt que l’on demande lors d’un prêt représente la “prime de risque” liée au fait que l’on n’a pas totalement confiance dans la capacité de la personne à rembourser le prêt. Cela est d’autant plus étonnant que le verbe “payer” vient du latin pacare, “faire la paix”… La monnaie était donc conçue au départ avec un rôle pacificateur : permettre de se faire confiance.

La monnaie est un système complexe que l’on pourrait comparer à un  écosystème ou à un réseau de distribution d’énergie électrique… Les recherches sur les réseaux d’écosystèmes expliquent parfaitement pourquoi un système où l’efficacité a été poussée sans tenir compte de la résilience, est condamné à s’écrouler.
Lorsque les États-Unis ont remplacé leur centaine de monnaies par l’unique dollar au moment de leur indépendance, il en a résulté une croissance sans précédent des flux monétaires. Robert Ulanowicz est connu pour ses recherches sur la mesure de la biomasse dans les écosystèmes naturels. Ses découvertes dans ce domaine ont des implications philosophiques importantes dans d’autres domaines complexes, comme celui de la monnaie. Il a constaté que les systèmes totalement optimisés ne sont pas durables. Ce professeur s’est alors intéressé à la durabilité des systèmes et a montré que celui-ci était maximal lorsque l’on trouve le bon équilibre entre l’efficience et la résilience (qui nécessite une plus grande diversité au détriment de l’efficience, afin d’augmenter la capacité d’adaptation aux problèmes qui peuvent survenir). Cet optimum se situe un peu plus près de la résilience que de l’efficience (voir schéma). C’est à ce point d’équilibre entre optimisation et adaptabilité, entre ordre et désordre, qu’émergent de nouvelles possibilités ; en un mot, que la possibilité d’innovation est maximale. Ce résultat, sur les dangers de seulement optimiser sans développer l’adaptabilité, n’est pas seulement un constat sur les systèmes biologiques, mais plutôt une règle profonde de tous les systèmes complexes. Il peut ainsi être appliqué au domaine de l’innovation, au réseau internet, aux choix complexes et aux civilisations elles-mêmes.
En appliquant cette compréhension à la théorie de l’information et aux domaines monétaires  apparaît alors la nécessité de diversifier les monnaies pour permettre une meilleure adaptation aux crises. A posteriori, on constate que l’unification des monnaies américaines autour du dollar a optimisé la taille des flux financiers, mais fortement diminué la durabilité du système.
Notre système monétaire hyper-efficace est structurellement non durable : le problème est structurel. De meilleures régulations ou des gestionnaires de génie ne pourront au mieux que réduire la fréquence de crashs bancaires et monétaires, non pas les éliminer.
Qu’est-ce que la régulation monétaire ? Dans un mécanisme de marché basé sur l’offre et la demande, si on injecte trop d’argent, alors ceux qui en bénéficient vont souhaiter acheter plus. Mais cette demande supplémentaire, si l’offre ne suit pas, crée de la rareté et fait augmenter les prix. A contrario, si pas assez de monnaie n’est créée, alors les acheteurs ne peuvent plus se payer l’ensemble de la production. Celle-ci se réduit et le chômage se développe. D’autres éléments entrent en compte dans la régulation et la création monétaire, la vitesse de rotation de l’argent et l’accroissement de la monnaie générée par l’intérêt des prêts (la dette, voir le petit film d’animation : Comprendre la dette publique, http://www.mrquelquesminutes.fr/#dettepublique_video).

La solution structurelle est donc claire également : il faut augmenter la diversité de agents monétaires dans notre écosystème économique et augmenter les interconnections. Cela provoquera une réduction de l’efficacité. Mais ce que la nature nous apprend, c’est qu’un système complexe ne peut survivre que lorsque la diversité et l’interconnectivité ne sont pas indûment sacrifiées au nom de l’efficacité. Rappelons qu’avant le crash actuel, incontestablement le plus important de l’histoire, la Banque mondiale avait déjà compté depuis 1975 pas moins de quatre-vingt-seize autres crises bancaires, et cent soixante-seize crises monétaires. Combien de crises nous faudra-t-il endurer pour que nous nous inspirions de la nature dans ce domaine ?

L’objection stipulant que l’introduction de monnaies complémentaires, régionales ou autres, rende le système monétaire moins efficace est valable. Mais c’est précisément un excès d’efficacité qui rend notre système financier structurellement si fragile. Et ce que nous proposons est un remède structurel face à cette fragilité…
La justification théorique classique en vue d’imposer un monopole d’une seule monnaie dans une économie nationale, est l’efficacité accrue de la formation des prix et des échanges. En 1955, Milton Friedman est allé encore plus loin : l’efficacité du système monétaire mondial serait accru en laissant les marchés déterminer la valeur de chaque monnaie, et en éliminant tous les contrôles de changes entre monnaies. Cette théorie a commencé à être appliquée à partir de 1971 lorsque le Président Nixon a introduit les marchés des monnaies flottantes, ce qui fut suivi par une dérégulation des marchés financiers à partir de l’administration Reagan aux États-Unis, et de Margaret Thatcher en Angleterre. Un marché de devises extraordinairement efficace s’est effectivement développé de façon explosive dans un tel environnement, atteignant en 2007 un volume de 3 200 milliards de dollars par jour.
Cependant, nous avons maintenant la preuve qu’elle n’est pas valable lorsqu’on tient compte d’une récente découverte concernant les conditions de viabilité de systèmes complexes. On a prouvé rigoureusement que la nature n’optimise pas l’efficacité dans un écosystème naturel, mais assure une balance optimale entre deux pôles : l’efficacité d’une part, et la résilience de l’autre.

Des monnaies “complémentaires” voient le jour un peu partout. De quelques monnaies jusqu’en 1984, nous en sommes à plus de 5 000 en 2009, selon Bernard Lietaer, ancien haut fonctionnaire de la Banque centrale de Belgique ayant participé à la création de l’euro, aujourd’hui l’un des spécialistes mondiaux des monnaies complémentaires. Il en existe pour développer l’échange local entre petit groupes (les systèmes d’échange local ou SEL, qui se sont développés en particulier en France), mais également pour réduire l’impact des crises financières sur l’économie (comme le wirtschaft – “économie” – ou WIR en Suisse), ou pour soutenir toute sorte d’activités (la culture, la coopération dans les réseaux sociaux, la formation, etc.).

La consolidation des perspectives d’avenir d’un bassin de vie grâce à l’introduction d’une monnaie locale s’inscrit dans un processus nécessairement évolutif, qui consiste à aller chercher les gens pour les interconnecter au sein d’un nouveau système : il s’agit de les libérer de leurs schémas de pensée traditionnels et de les impliquer dans une réflexion renouvelée sur le bassin de vie, ses atouts, ses faiblesses, son identité. Cela ajoute à l’introduction d’une monnaie locale une nouvelle dimension, celle d’un dialogue actif et global sur l’avenir du bassin de vie. L’importance de ce dialogue ne doit pas être sous-estimée car la vitesse avec laquelle les changements sociaux se produisent de nos jours rend indispensable cet effort collectif de réflexion sur les orientations à prendre. L’introduction d’une monnaie locale, qui constitue un moment important de la vie d’un bassin de vie, est l’occasion d’initier des débats de cette nature.

Les effets positifs d’une monnaie locale ne se font sentir qu’à moyen terme. Il faut être clair : une approche par la base a de fortes chances de prendre plus de temps que lorsque l’on bénéficie de soutiens financiers institutionnels, mais elle est le plus sûr moyen de maîtriser la finalité et le sens de l’argent local. Indépendamment de l’approche choisie pour l’introduction du système, il est important que celui-ci repose sur des bases solides et que les initiateurs du projet apprennent à tirer les leçons de leurs erreurs. Ceci ne se fait pas en un jour !

L’heure est venue de faire appel à notre capacité de créativité humaine individuelle et collective, à relever les défis de notre temps comme d’autres générations l’ont fait aux périodes charnières de notre évolution, de développer les leviers de commande d’une autre ère et d’ouvrir toute une nouvelle gamme de possibilités à peine explorées à ce jour. La mutation sociale, économique et monétaire dont nous parlons est déjà en cours. Nous avons tous une infinité de choses à apprendre.

Afin de laisser aux habitants de la région toute la latitude nécessaire pour qu’ils fassent l’apprentissage de la nouvelle monnaie, nous proposons un processus d’introduction en trois étapes :
• une phase d’analyse pour réfléchir et faire réfléchir à ce que l’introduction d’une nouvelle monnaie est susceptible d’apporter dans la région ;
• une phase de sensibilisation afin de convaincre les décideurs, d’obtenir leur appui, et de se procurer un certain nombre de relais au sein de l’opinion locale ;
•  la phase de lancement, c’est-à-dire la mise en oeuvre du projet durant laquelle on encouragera la participation de la population.
Il est important que le financement de l’ensemble du processus soit correctement préparé et qu’un budget spécifique soit réservé à chacune de ces étapes.

Une monnaie locale pour quoi faire ?

Nous distinguons quatre types de monnaies :
• Des monnaies d’économie locale ou régionale pour favoriser le développement économique ;
• Des monnaies sociales pour développer la solidarité et le lien social ;
• Des monnaies de réputation pour favoriser les mécanismes de confiance ;
• Des monnaies affectées pour favoriser une activité humaine.
Ces catégories ne sont pas complètement étanches.
Il est nécessaire de définir le but de la monnaie en tant que facilitateur d’échange (ce que l’on souhaite faciliter), unité de compte (ce que l’on mesure) et réserve de valeur. En général, ce dernier aspect n’est pas pris en compte par les monnaies complémentaires. Certaines ont même des intérêts négatifs (monnaies fondantes) pour éviter la tentation d’accumuler de la monnaie et, au contraire, en faciliter la rotation.
• Quelle taille critique ?  Un mécanisme monétaire nécessite en général une taille critique en nombre de participants. Nous l’avons vu lorsque nous avons parlé des monnaies franches, une monnaie commence à fonctionner lorsqu’il y a suffisamment de personnes pour acheter et vendre afin de représenter un écosystème viable. Selon que la monnaie complémentaire représente une part significative des échanges ou plutôt une activité marginale, la taille critique pour son démarrage n’est pas la même.
• Que mesure la monnaie ? Les monnaies conventionnelles mesurent la valeur d’échange qui se construit par une régulation entre l’offre et la demande. Mais il existe beaucoup d’autres unités de compte possibles, comme le temps, utilisé dans de nombreuses monnaies complémentaires.
Un véritable défi serait de développer une régulation par la valeur d’usage. Cela reste compliqué, car la valeur d’usage, contrairement à la valeur d’échange, est subjective et donc le plus souvent non mesurable. Et, surtout, parce que dans ce cas ce que paie l’acheteur n’est pas la même chose que ce que reçoit le vendeur (les valeurs d’usages ne sont pas les mêmes pour les deux).
• Faut-il une masse monétaire stable ? Une monnaie peut disposer d’une certaine masse monétaire fixe dès le départ (ou même nulle, les comptes sont alors positifs ou négatifs et la somme de tous les comptes est égale à zéro pour les monnaies de type “crédit mutuel”) ou bien permettre la création de masse monétaire : de façon centralisée par une autorité légitime ou par les banques avec le mécanisme de la dette, ou bien encore par d’autres mécanismes comme le dividende universel.
Cependant, la masse monétaire d’une monnaie ne doit pas forcément être étudiée isolément. Selon la théorie quantitative de la monnaie, lorsque l’on parle de régulation (en particulier de régulation des prix), il faut prendre en compte en plus de la masse monétaire la vitesse de rotation de la monnaie. Par ailleurs dans un système de plusieurs monnaies ayant des fonctions différentes, il est nécessaire de réfléchir à la régulation des masses monétaires dans leur ensemble.

Le dividende universel. Avec la théorie du dividende universel, ce sont les citoyens qui bénéficient de la création de la masse monétaire en recevant une somme mensuelle. Une somme monétaire est crée en fonction du besoin d’augmentation de la masse monétaire (l’augmentation de la production nécessite plus de monnaie pour permettre d’acheter les biens supplémentaires produits) et est répartie à égalité entre tous les citoyens (ceux d’un pays ou bien les participants à une monnaie complémentaire). Contrairement à la création monétaire centralisée par les États ou celle par la création de dettes par les banques, l’évolution de la masse monétaire est donc calculée exactement pour éviter l’inflation (trop d’argent par rapport à ce qu’il y a à acheter) ou le chômage (pas assez d’argent, la production ne peut pas être entièrement vendue et il faut réduire la production et donc le nombre de personnes qui y travaillent).

Mettre en place une monnaie complémentaire, c’est agir sur une communauté et sur les processus de confiance qui la structurent. Depuis quelques années, nous commençons à comprendre les mécanismes qui facilitent la coopération dans un groupe. Cette connaissance est indispensable pour pouvoir agir. Il n’y a pas de monnaie sans communauté…

Typologie d’une monnaie

La description d’une monnaie doit tenir compte de cinq caractéristiques : son objectif, sa forme, sa fonction, la manière dont elle est créée et son mode de financement. Ces cinq critères constituent une base de comparaison utile, et nous permettent d’identifier les avantages et les inconvénients propres à chaque type de monnaie. Pas de typologie des monnaies sans une définition préalable de ce que nous considérons comme monnaie. Nous utiliserons ici une définition très large, à savoir : « tout moyen d’échange standardisé généralement accepté au sein d’une communauté ». Tout instrument utilisé – ou susceptible d’être utilisé – pour l’organisation de l’échange au sein d’une communauté sera donc considéré potentiellement comme une forme de monnaie.
Il n’existe pas de monnaie idéale : cela vaut pour les monnaies conventionnelles, complémentaires ou locales. Il faut bien comprendre que chaque type de monnaie présente des avantages et des inconvénients. La configuration optimale d’une monnaie dépend avant tout des objectifs qu’on lui assigne et du contexte dans lequel elle doit être opérationnelle, c’est-à-dire des conditions dans lesquelles elle sera utilisée. Les objectifs d’un système monétaire sont en grande partie déterminés par le contexte, c’est-à-dire les problèmes que le système doit gérer, la fonction sociale que devra remplir la monnaie, et les gens qui vont l’utiliser.

1. Typologie des monnaies en fonction de leurs objectifs
• Des monnaies d’économie locale ou régionale pour le développement économique :
– La première idée vient du monde de l’économie lui-même. Il s’agit d’utiliser les monnaies complémentaires pour favoriser le développement économique d’une zone très localisée ou plus étendue. Une des méthodes pour favoriser l’échange (qui est l’un des trois rôles de la monnaie) est de rendre difficile la spéculation (qui vient de l’intérêt, le moyen aujourd’hui le plus courant pour rémunérer son autre rôle de réserve de valeur) et ainsi de favoriser la « rotation de la monnaie » : car plus une monnaie change souvent de main, plus elle est disponible pour les échanges.
– Une deuxième idée pour favoriser l’échange est de rendre l’économie indépendante des crises bancaires et monétaires (une dizaine par an depuis 25 ans). Dans ce cas, il ne s’agit pas d’empêcher la spéculation, mais plutôt de rendre l’économie indépendante des aléas de la finance.
– Une troisième approche consiste à favoriser l’échange sur un territoire particulier ou avec un groupe particulier de commerçants en convertissant de l’argent classique dans des coupons ou monnaies qui ne peuvent être utilisés qu’avec un nombre réduit d’acteurs.
Il existe un grand nombre de monnaies non-conventionnelles destinées à faciliter l’échange des biens et des services. Il y en a quatre types :
• Les monnaies B2B (Business to Business), facilitant les échanges entre plusieurs entreprises ;
• Les monnaies B2C (Business to Customer), facilitant les échanges entre les entreprises et leurs clients ;
• Les monnaies C2C (Customer to Customer), facilitant les échanges entre les clients d’une même entreprise ;
• Les monnaies C2B (Customer to Business), facilitant les échanges entre les clients et les entreprises.

• Des monnaies de lien social pour développer la solidarité
Pour certaines monnaies, l’objectif n’est pas tant de multiplier les échanges économiques, même si elles les permettent, que de développer l’entraide et le lien social. C’est le cas des SEL (systèmes d’échange local). Il s’agit de monnaies utilisées par une communauté à but non lucratif . Les monnaies complémentaires sociales ressemblent aux monnaies d’économie locale ou régionale  à vocation économique mais cette fois la priorité est donnée plutôt à la solidarité et au lien social qu’à l’échange marchand. Elles sont en général non convertibles en monnaies officielles et disposent d’unités de compte variées, mais souvent calculées à partir d’une conception objective de la valeur contrairement aux monnaies classiques actuelles (valeur-travail, temps passé, nombre d’objets fournis, etc.). Ces monnaies n’ont pas pour but le développement d’activités professionnelles classiques (non ponctuelles). Lorsqu’elles les autorisent, il est alors nécessaire de déclarer ces activités pour permettre une fiscalité traditionnelle pour financer la collectivité. Cependant, par leur taille réduite adaptée au développement du lien social (quelques centaines de personnes au plus), ces monnaies sociales ont un impact modéré sur le reste de l’économie et sont tolérées par les banques et les États. Il existe cependant des conversions possibles entre certaines de ces monnaies, prémisses d’un système monétaire plus global axé sur la solidarité.
La plupart des monnaies à vocation sociale ont souvent une mission bien définie : elles contribuent à la résolution d’un problème bien particulier, qu’il s’agisse de l’isolement des personnes âgées ou du chômage.

Exemple du Saber pour l’éducation : un système de monnaie complémentaire qui fut conçu initialement pour le Brésil sous le nom de Saber (« savoir» en Portugais) tombe également dans cette catégorie. Il est conçu avec deux objectifs : augmenter les connaissances de façon substantielle dans la société, tout en permettant à davantage de jeunes de payer eux-mêmes le coût de leurs études universitaires. Le point de départ est la « pyramide d’apprentissage2 » dont la validité est assurée par un grand nombre d’études dans les années 1980. Cette pyramide montre la quantité de connaissances que l’on retient à long terme, et qui dépend de la procédure par laquelle on a été mis en contact avec la matière en question. Par exemple, seul 5% en moyenne de ce qui est enseigné lors d’une conférence orale est retenue. Cette moyenne devient 10 % en cas d’une lecture personnelle. Mais elle monte à 50 % lorsque la matière est le thème d’une discussion en groupe ; et à 90 % si quelqu’un enseigne lui-même la matière à quelqu’un d’autre ! Cette pyramide démontre que les méthodes scolaires normales utilisent en majorité les deux procédures les moins efficaces pour la mémorisation. Le Saber fait exactement l’inverse. Son but est de créer des « chaînes d’apprentissage », une chaîne de relations de mentors entre étudiants de sept à dix-huit ans, pour mieux apprendre les matières qui les intéressent le plus. Ou, pourquoi pas, n’importe quel sujet que les deux parties avaient envie d’apprendre : jouer de la guitare, faire de la voile, reconnaître les champignons des bois. Une variation sur ce modèle serait un système intergénérationnel où certains mentors seraient des personnes adultes ou âgées. L’espace des possibilités est infini !
Techniquement, un Saber vaut une unité de monnaie nationale acceptée comme minerval pour des études universitaires. Mais plutôt que de les donner à des étudiants de dix-huit ans qui vont à l’université (comme les «bourses d’études» habituelles), ces Sabers sont donnés à des enfants de sept ans qui commencent leurs études primaires, à condition qu’ils se choisissent un plusieurs mentors dans une classe supérieure (par exemple de neuf ou dix ans). Ce mentor est payé en Sabers, et lui-même se choisit un mentor de douze ou treize ans, et ainsi de suite jusqu’à l’étudiant qui veut entrer à l’université. Ce dernier paye alors l’université avec cette monnaie complémentaire. Le ministère de l’Éducation rachète aux universités les Sabers ainsi reçus en monnaie nationale conventionnelle à un tarif fixé d’avance. Comparativement à une bourse d’études classique, cette approche augmente la quantité de connaissances accumulée d’un facteur d’au moins 50. En effet, chaque fois que cette monnaie s’échange, il y a un mentor qui va retenir dix fois plus ce qu’il a enseigné, comparativement au schéma habituel. Si l’échange se fait cinq fois entre le débutant de sept ans et l’étudiant universitaire, un budget donné du ministère de l’éducation aura généré cinquante fois plus de connaissances acquises que le système de bourses conventionnel. Plus de détails ont été publiés dans un périodique spécialisé.
Exemple d’une monnaie de santé (Wellness Token): Une monnaie de santé a comme objectif de changer des habitudes malsaines et encourager l’usage de traitements préventifs. L’idée est de créer un circuit économique qui privilégie ces deux activités.

• Des monnaies de réputation pour favoriser les mécanismes de confiance
Le troisième type de monnaie n’a qu’un rapport indirect avec l’économie, car il s’agit des monnaies de réputation qui mesurent la reconnaissance que l’on a reçue des autres. Elles agissent un peu à la manière des « bons points » et permettent de savoir si l’on peut avoir confiance dans une personne ou bien si celle-ci a une action sociale positive. La reconnaissance est le mécanisme qui permet de construire dans un groupe la confiance entre les personnes (et pas seulement la confiance dans un mécanisme intermédiaire). Il y a en fait deux formes de reconnaissances : le prestige et l’estime.
Le prestige est attribué par un représentant légitime d’un groupe sous forme de titres ou de récompenses. Il est donc mesurable comme la monnaie (on peut montrer les titres et les récompenses que l’on a obtenus) mais contrairement à la monnaie, il a plutôt tendance à être distribué de façon centralisée (le chef ou un comité spécialisé) et, sauf cas exceptionnel, on accumule les titres et les récompenses, mais on ne les rend pas ou on ne les donne pas à quelqu’un d’autre. C’est d’ailleurs le fondement du Principe de Peter : une personne qui travaille bien va obtenir un poste de plus en plus élevé jusqu’à ce qu’elle arrive à son « niveau d’incompétence » où elle ne progressera plus. Une organisation mature est donc un groupe où tout le monde est arrivé à son niveau d’incompétence…
L’estime fonctionne de façon très différente et est à la base des modes de gestion coopératifs. Tout d’abord, elle n’est pas mesurable (même s’il reste possible de l’évaluer approximativement) : nous ne pouvons pas comparer l’estime que nous avons pour une personne avec celle qu’un autre a pour cette même personne, car nous n’avons pas d’étalon commun externe à nous (la mesure nécessite un étalon commun et une unité, mais dans ce cas, ceux-ci sont internes à nous et non pas externes et partageables). Nous pouvons cependant l’évaluer et dire que nous avons « beaucoup » ou « peu » d’estime, ou encore « de plus en plus », « de moins en moins », mais cela n’a pas de sens de parler de 7,1 ou de 7,3 points d’estime. En revanche, l’estime est un système distribué qui est attribué par n’importe qui dans le groupe et peut être repris si la personne fait quelque chose qui est jugé négativement. De ce point de vue, elle se rapproche d’une monnaie, mais contrairement aux monnaies que nous connaissons, elle n’est pas « transactionnelle », c’est-à-dire qu’elle ne se limite pas seulement à deux protagonistes. Si une personne fait quelque chose de bien pour une autre, les autres membres du groupe pourront lui apporter de l’estime (même si le bénéficiaire, ingrat, ne le fait pas lui-même). De ce point de vue, l’estime est un système « économique » qui n’est pas basé sur l’interrelation comme le troc ou la monnaie classique (l’interaction entre deux personnes, le vendeur et l’acheteur), mais sur le groupe, le réseau ou, dit autrement, sur la complexité (interaction à plusieurs, c’est-à-dire à partir de trois).
Les systèmes monétaires ont été conçus pour faciliter l’échange par rapport au troc. Il y a cependant à chaque échange (à chaque transaction) un vendeur et un acheteur. L’économie s’intéresse à la somme des transactions deux à deux. Cependant, avec les mécanismes de reconnaissance, une même personne peut recevoir de l’estime de plusieurs personnes pour une même action. Nous sommes alors dans le domaine des systèmes complexes et des phénomènes « émergents », tels qu’on les trouve dans la plupart des groupes humains.
Si l’économie s’appuie sur la rareté, les mécanismes coopératifs basés sur l’estime s’appuient au contraire sur l’abondance de possibilités et correspondent donc à des modes de gestions différents. L’abondance étant même un des moyens de développer l’innovation.
Ces monnaies qui sont à la frontière entre la confiance « entre les personnes » et la confiance « dans un mécanisme intermédiaire entre les personnes » posent également la question de savoir jusqu’où la monnaie doit aller sans perturber les mécanismes naturels de régulation des groupes.

• Des monnaies affectées pour favoriser une activité humaine
Une monnaie complémentaire peut servir à développer l’échange économique, le lien social ou les mécanismes de réputation. Elle peut également être limitée à une activité particulière – la culture, le développement durable, l’aide aux seniors, etc. – afin de la favoriser. Sans supprimer la monnaie classique généraliste qui sert à faciliter tous les types d’échanges quels qu’ils soient, il est possible d’ajouter à celle-ci une autre monnaie affectée uniquement à un type d’échange pour lui donner une chance supplémentaire. Les monnaies affectées ont pour but de favoriser une activité humaine telle que l’art et la culture, les comportements favorables à l’environnement, l’aide aux personnes âgées, etc.
Ces monnaies sont le plus souvent non convertibles avec les monnaies officielles pour ne pas détourner le soutien à une activité vers d’autres domaines. Elles ont des unités de compte variées (indexées sur une monnaie classique de valeur d’échange, temps, etc.) mais ne permettent pas – le plus souvent – le paiement de taxes et d’impôts. Cependant, certaines de ces monnaies sont mises en place par des collectivités qui réalisent ainsi des économies compensant la non-taxation de l’activité (voir l’exemple de Curitiba). Certaines monnaies peuvent être affectées aux défis de la fin de l’ère industrielle et de l’emploi. Elles peuvent rejoindre en cela les monnaies d’économie locale ou régionale. Ces deux types de monnaies ont des caractéristiques différentes et il reste à inventer un système repensant le lien entre l’activité et la sécurité économique.

2. Classification des monnaies en fonction de leur forme
Les monnaies conventionnelles que nous utilisons aujourd’hui prennent une grande variété de formes, assez représentatives du champ des possibles dans ce domaine.
• Les marchandises : c’est la forme monétaire la plus ancienne, qui consiste à utiliser les biens comme moyen d’échange direct. Aujourd’hui encore, le charbon est utilisé comme monnaie complémentaire dans la ville d’Osaka : nous en avons parlé dans le chapitre 7 de cet ouvrage.
• La monnaie-papier et les pièces : c’est la forme de monnaie qui nous est la plus familière. Elle nous est si familière que la plupart des monnaies complémentaires sont amenées à circuler sous la forme de billets : ils sont pratiques à manipuler, peuvent être fiables, et leur coût de fabrication est peu élevé.
• La monnaie électronique : cette forme de monnaie se développe de plus en plus, du fait de la virtualisation de l’argent. Elle suppose l’existence de comptes électroniques, de cartes à puce pour effectuer les paiements et d’une gestion centrale informatisée qui gère les flux monétaires. Aujourd’hui, plus de 90 % de l’argent en circulation n’existe que sous la forme d’inscriptions électroniques.
• Formes combinées : la combinaison de deux ou trois de ces formes permet d’augmenter considérablement la souplesse et la flexibilité du système monétaire. D’une façon générale, si l’on considère l’histoire monétaire, on se rend compte que les formes monétaires ont évolué, sont devenues plus pratiques, plus maniables, afin de faciliter les échanges. Au début l’argent avait une valeur physique : on utilisait, par exemple, des pièces de métal précieux. Mais il s’est rapidement avéré qu’il était plus simple et plus sûr de ne transporter que des documents garantissant le paiement d’une certaine somme : les chèques et les billets ont fait leur apparition. Une étape supplémentaire dans cette évolution a été la virtualisation de la monnaie, qui lui permet de circuler encore plus facilement, là du moins où les moyens technologiques le permettent.
C’est en raison de ces difficultés techniques résiduelles que les monnaies conventionnelles continuent d’exister sous différentes formes.
Chacune de ces différentes formes monétaires a ses avantages et ses inconvénients. Le troc, qui consiste à utiliser les biens pour organiser directement l’échange, est simple puisqu’il ne nécessite pas d’infrastructure sociale ou juridique particulière. C’est la raison pour laquelle on le voit souvent ressurgir dans les situations de crises extrêmes, de désorganisation sociale ou de chaos.
La monnaie-papier, contrairement aux monnaies utilisées dans les systèmes de troc, est très maniable, et reconnaissable partout. Son coût de fabrication est en outre peu élevé. Le principal inconvénient de cette forme de monnaie est qu’elle est très exposée aux falsifications, d’autant plus qu’aujourd’hui, il est facile d’accéder à des moyens de reproduction performants. C’est un problème auquel les monnaies complémentaires peuvent également être exposées, surtout si elles connaissent un certain succès. Les monnaies complémentaires électroniques, c’est-à-dire ne fonctionnant que par le biais de cartes à puce, comme le SOL, requiert le développement d’une infrastructure technique coûteuse. Idéalement, pour éviter ces coûts, il faudrait que les monnaies complémentaires s’associent à des systèmes électroniques déjà existants.

Le SOL est un outil d’échange favorisant un développement humain et solidaire.
Il ne peut se mettre en œuvre que dans un réseau partageant les mêmes valeurs, réseau constitué :
– des entreprises qui proposent des biens et des services marchands à valeur ajoutée écologique, sociale, avec une activité ancrée sur des territoires de vie ;
– des associations qui développent des actions d’entraide et de lien social ;
– des « consomm’acteurs » et citoyens solidaires ;
– des collectivités territoriales qui mettent en oeuvre des politiques contribuant à un développement qualitatif humain et soutenable.
Ainsi, pour un territoire, le SOL est un outil pour le développement de coopérations entre les collectivités territoriales, les entreprises portant des valeurs et des pratiques écologiques et sociales et les citoyens engagés dans la construction du lien et l’animation du territoire.
Au-delà de ces avantages et de ces inconvénients, il est évident que plus une monnaie prendra de formes différentes, plus elle sera pratique pour ses usagers, et donc facilement adoptée. Il est cependant important de ne pas négliger la question de la sécurité de la monnaie : si la combinaison de différentes formes de monnaies permet d’équilibrer les avantages et les inconvénients de chaque forme de monnaie, la mise en circulation de billets facilement falsifiables peut présenter un risque pour l’ensemble du système monétaire.

3. Classification des monnaies selon leur fonction
Selon la théorie économique classique, la monnaie remplit trois fonctions principales : celle d’unité de compte, de moyen d’échange et de réserve de valeur. Si l’on se penche sur l’histoire monétaire, on s’aperçoit rapidement que dans la plupart des sociétés, ces fonctions étaient remplies par des monnaies différentes.
Ainsi, très souvent, la fonction de moyen d’échange était assurée par une autre monnaie que la fonction de réserve de valeur.
La monnaie comme moyen de paiement généralement accepté remplit les trois fonctions classiques de la monnaie : elle est à la fois unité de compte, moyen de paiement et réserve de valeur. Aujourd’hui, la plupart des monnaies remplissent ces trois fonctions. Il existe cependant entre elles une forme d’incompatibilité essentielle. Par exemple, lorsque l’on met de l’argent qui a une forme physique de côté, on prive les autres de la possibilité de l’utiliser comme moyen d’échange. C’est pour cette raison que, dans l’Histoire, ces deux fonctions ont la plupart du temps été garanties par des monnaies différentes.

• La monnaie comme unité de compte.La première des fonctions classiques de la monnaie est de fixer la valeur des choses. C’est grâce à la monnaie, comme unité de compte, que l’on peut comparer la valeur d’une pomme et d’une poire. Aucune monnaie complémentaire n’a pour l’heure l’ambition de jouer ce rôle : en effet, elles laissent aux monnaies conventionnelles le monopole en la matière. De fait, la plupart des monnaies complémentaires se fondent sur les valeurs fixées par les monnaies nationales.
Monnaies conventionnelles et fonction d’unité de compte : la plupart des monnaies complémentaires que nous connaissons aujourd’hui utilisent la monnaie conventionnelle comme unité de compte. Les monnaies complémentaires qui utilisent la monnaie nationale comme unité de compte gagnent plus facilement la confiance de leurs usagers. De plus, cela facilite les choses, et évite bien des conversions complexes d’une unité de compte à l’autre.
Le temps comme unité de compte : les monnaies complémentaires utilisant le temps comme unité de compte sont particulièrement populaires.
Les unités de compte concrètes : la forme la plus connue de monnaie complémentaire commerciale, les points miles des compagnies aériennes, utilise une unité de compte bien concrète, le système WAT utilise comme unité de compte le coût d’un kilowatt/heure d’électricité produite à partir d’énergies renouvelables, À Osaka, il existe aussi un système utilisant le charbon de bois comme unité de compte, À Kobe et à Yokohama, le système Leafs permet d’échanger des produits de l’agriculture biologique. La monnaie Terra, une unité de compte transnationale dont il vient d’être question, se fonde sur un panier de matières premières et de services.

• L’argent comme moyen d’échange. Pour les monnaies qui ne remplissent pas la fonction d’unité de compte, ce qui est, comme nous venons de le voir, le cas de la plupart des monnaies complémentaires, l’accent est souvent mis sur la fonction de moyen d’échange : la monnaie facilite l’échange des biens et des services sur le marché.

• L’argent comme réserve de valeur. C’est la troisième fonction que la théorie classique associe à la monnaie. Il est préférable que cette monnaie ne remplisse pas cette fonction. En tout état de cause, il est intéressant de noter que, dans la plupart des cultures, et dans l’histoire, l’argent n’a que rarement rempli cette fonction. Le mot « capital », par exemple, vient du latin caput, qui signifie « tête ». Et cela nous renvoie directement aux têtes de bétail, permettant d’apprécier la richesse d’une personne.
La monnaie et les intérêts : un moyen efficace d’inciter les individus à l’épargne est de rémunérer leurs placements sous la forme d’intérêts. Dans ce cas, il existe une relation directe entre la durée du dépôt d’argent et les intérêts que l’on reçoit. C’est ainsi que fonctionnent tous les systèmes monétaires et bancaires conventionnels actuels.
Monnaie et prime à la circulation : le contraire du taux d’intérêt est ce que l’on pourrait appeler ici la prime à la circulation de la monnaie. L’idée est ici de garantir une circulation maximale de la monnaie. Ici aussi, tout se joue sur le temps : si par exemple un usager conserve trop d’argent sur son compte, il est au bout d’une certaine période pénalisé et doit payer une certaine somme.
Monnaies valables sur une période limitée : il existe des monnaies dont la valeur n’est garantie que sur une période limitée, ce qui là encore est un moyen d’en garantir la circulation.
L’un des avantages des intérêts est qu’elle génère d’importants revenus pour ceux qui créent la monnaie. L’inconvénient, et qui n’est pas des moindres, est que les intérêts sont à l’origine d’un transfert de la valeur des emprunteurs vers les possédants : les intérêts contribuent d’une manière certaine à la concentration du capital. De fait, l’économie d’intérêts a tendance à favoriser l’investissement sur l’argent lui-même. En outre, l’économie d’intérêts met l’accent sur les gains à court terme. Une monnaie sans intérêt, comme nous l’avons vu, présente cet avantage de favoriser la circulation de la monnaie. Ce genre de monnaie favorise les gains à long terme, puisqu’une bonne circulation de la monnaie garantit des gains importants qui peuvent être consacrés à l’investissement.

4. Classification des monnaies en fonction de la manière dont elles sont créées
Le processus de création de la monnaie est souvent mal connu. C’est pourtant un aspect essentiel. En effet, on peut observer que les monnaies complémentaires qui ont échoué ou connu des difficultés importantes – comme en Argentine le credito – étaient des monnaies « mal créées ». Il existe plusieurs manières de créer une monnaie.
• Monnaie et convertibilité garantie : les monnaies les plus fortes sont celles dont la convertibilité est garantie à tout moment. Elles sont d’autant plus fortes qu’elles peuvent être entièrement converties en un bien matériel. La plupart des monnaies complémentaires actuelles sont normalement convertibles, soit en monnaie conventionnelle, soit en biens ou en services.
• Prêt sans garanties : l’argent peut également être créé sous la forme de prêts, mais sans dépôt de garantie, si ce n’est la promesse de rembourser la somme un jour ou l’autre. Le système du crédit mutuel et des cercles d’échanges, dont il sera question plus loin, peut être rangé dans cette catégorie, dans la mesure où les participants prêtent de l’argent, du matériel ou des services sans avoir la certitude qu’on leur rende la pareille.
• Monnaies achetables et échangeables : dans ce cas, on achète la monnaie en payant avec de la monnaie conventionnelle. Cette monnaie sert de moyen d’échange et peut être échangée sous certaines conditions contre de la monnaie nationale.
• Les monnaies d’entreprise : elles se rapprochent beaucoup des monnaies achetables, à ceci près qu’elles ne peuvent pas être échangées contre de la monnaie conventionnelle. On les reçoit gratuitement ou contre l’achat d’un produit donné, et l’on peut les échanger contre des réductions ou des cadeaux.
• Le crédit mutuel : dans ce système, l’argent se crée directement dans l’échange des biens et des services entre les participants. Le réseau LETS et le Time-Dollar en sont deux très bons exemples.
• Création de la monnaie par une entité centrale : l’un des processus de création monétaire les plus simples et les plus efficaces consiste à mettre en place une entité centrale donnant l’argent à tout ceux qui sont en droit de le recevoir. Ce mécanisme est souvent adopté dans les cas de réforme monétaire profonde, comme dans l’Allemagne de l’après Seconde Guerre mondiale. L’exemple le plus récent est le credito, en Argentine, au moment de la crise financière qu’a connue le pays au début des années 2000.

La plupart des systèmes se fondent sur plusieurs mécanismes de création monétaire différents. En Suisse, le réseau WIR combine par exemple le système du crédit mutuel et l’attribution de prêts avec dépôts de garanties. Dans tous les cas, chaque mécanisme de création monétaire a ses avantages et ses limites. Toute la difficulté dans ce domaine consiste à trouver le bon équilibre entre une création monétaire facile et peu onéreuse, et la garantie d’une monnaie fiable. Nous avons dans cette rubrique présenté les modes de création monétaire en partant des systèmes les plus compliqués pour aller vers les plus simples. Dans l’ordre de cette liste, il est important de noter que la capacité de la monnaie à susciter la confiance diminue. Les monnaies directement échangeables contre des biens, ou créées sur dépôt de garantie, sont considérées par les usagers comme les plus fiables. Il en va de même des monnaies complémentaires qui peuvent à tout moment être échangées contre de la monnaie conventionnelle.
La stabilité des monnaies d’entreprise dont il a été question dépend avant tout de la réputation de l’entreprise qui les émet. Le système de crédit mutuel, quant à lui, présente un avantage certain : sa souplesse. En effet, la masse monétaire créée correspond exactement aux besoins des usagers du système, puisqu’elle ne se crée que quand les usagers ont un besoin. De fait, le risque d’inflation est tout à fait exclu. Car l’inflation est l’un des principaux problèmes résultant de l’attribution de prêts incontrôlés, sans garantie. Dans ce cas, comme dans le cas de la création de la monnaie par une entité centrale, il est important de contrôler avec une grande vigilance la masse monétaire en circulation, sans quoi la monnaie peut rapidement perdre de sa valeur et de sa crédibilité.

5. Classification des monnaies en fonction de leur mode de financement
Aucun système monétaire ne peut se maintenir sans travail. De même, tout système monétaire génère des coûts, notamment des coûts d’infrastructure et de fonctionnement. Certaines monnaies complémentaires se fondent sur des mécanismes d’autofinancement qui permettent de couvrir ces frais, d’autres pas.
Ceci étant, le fonctionnement d’un système monétaire complémentaire implique aussi l’investissement dans des équipements d’infrastructure comme les ordinateurs, les accès à internet, etc. Ces dépenses doivent être effectuées en monnaie conventionnelle afin de garantir un bon fonctionnement et de satisfaire correctement les besoins des usagers du système. Il est important de prendre ces aspects essentiels en considération, sans quoi le système monétaire périclitera rapidement. Les systèmes monétaires complémentaires n’échappent pas à la loi générale selon laquelle la satisfaction des usagers décroît progressivement. Il faut donc consentir à certaines dépenses pour entretenir cette satisfaction.
Il faut dans cette optique s’interroger sur la part respective des dépenses de fonctionnement qui doivent être réalisées en monnaie conventionnelle et en monnaie complémentaire. En tout état de cause, dans les premières étapes du projet, une somme de chaque monnaie doit être toujours disponible pour faire face aux coûts de fonctionnement. Il faut ensuite s’interroger sur la manière dont le système peut couvrir ses frais de fonctionnement.
Sur ce point, les possibilités sont à vrai dire assez réduites :
Aucun financement supplémentaire : certains systèmes, dont les membres sont tous placés sur un pied d’égalité, ne génèrent aucun coût, si bien qu’aucun mécanisme de financement supplémentaire n’est nécessaire. Les adhérents, par exemple, ne paient pas de cotisation d’adhésion. Dans les autres systèmes monétaires complémentaires, cela n’est possible que si le projet reçoit un financement extérieur suffisant pour couvrir les dépenses nécessaires à son lancement.
Cotisations régulières : une deuxième possibilité consiste à exiger des adhérents le paiement d’une cotisation fixe et régulière, c’est-à-dire annuelle ou trimestrielle. Il peut également s’agir d’une cotisation payée uniquement le jour de l’adhésion. Bien souvent, le montant de ces cotisations permet de couvrir les dépenses effectuées en monnaie conventionnelle pour garantir le fonctionnement du système.
Frais de transaction : il en existe de différentes sortes. Les frais de transaction peuvent être proportionnels à la valeur de la transaction effectuée, ou au contraire être fixes. Ces frais de transactions sont souvent perçus dans la monnaie dans laquelle la transaction a été effectuée.
Autres méthodes : différents procédés, comme les intérêts, les primes à la circulation et les dates de péremption d’une monnaie générent des revenus – le plus souvent dans la monnaie dans laquelle les transactions ont été effectuées. Ces revenus permettent parfois de financer le fonctionnement du système.

Mise en place d’une monnaie locale complémentaire ?

Une monnaie complémentaire est une monnaie adossée à l’euro, pour le cas de notre région, c-à-d qu’elle est compensable sous certaines conditions.

Les huit critères d’une monnaie complémentaire :
1. Le système doit être gagnant-gagnant pour tous les participants.
2. Il doit être organisé en vue du bien commun.
3. Il doit faire l’objet d’une mise en œuvre professionnelle.
4. La transparence des comptes et des mécanismes en jeu vis-à-vis des utilisateurs doit être totale.
5. Un contrôle démocratique doit pouvoir être exercé par les utilisateurs.
6. Le système doit bénéficier d’un financement ou d’une stratégie financière durable.
7. La circulation doit être garantie.
8. Il sera animé d’une volonté de collaboration avec les autres projets.

Sur le plan politique, l’introduction d’une monnaie locale ouvre en effet une nouvelle voie, ni capitaliste, ni socialiste, mais qui tire parti des avantages de chacun de ces systèmes, dans lesquels l’argent servirait les hommes, et non pas l’inverse, et qui concilierait les impératifs de l’efficacité économique avec le respect de la justice sociale et de l’environnement.

Oser se lancer dans l’aventure d’un projet de monnaie locale complémentaire, c’est finalement pour les citoyens le meilleur moyen de s’approprier les réponses. Car les voilà obligés d’imprimer des billets, de s’assurer de leur infalsifiabilité, de garantir les dépôts, bref de créer de la monnaie. Et là de découvrir toute la dimension « magique » de la création monétaire : car une MLC double, « comme par miracle » la masse monétaire en circulation.

Une monnaie locale ne présentera un gain pour chacun, c’est-à-dire qu’elle ne sera un jeu gagnant-gagnant pour tous, que si ce gain est clairement identifiable par les participants. Ce bénéfice n’est pas nécessairement matériel, il peut aussi consister en un sentiment positif, comme celui de contribuer à un projet collectif dans la région.

Idéalement, la monnaie locale fait partie intégrante d’une stratégie cohérente de développement local. Au vu des expériences déjà obtenues dans ce domaine, trois composantes se sont révélées très utiles dans ce contexte.
– un système de bons, achetables en euros, assurant la fonction de moyen de paiement ;
– un cercle de coopération, c’est-à-dire un système de compensation permettant l’échange des biens et des services sans nécessité de faire intervenir l’argent officiel ;
– une banque locale coopérative, qui comme toutes les banques, permet de constituer une épargne et de fournir du crédit, mais qui, contrairement aux autres banques, accorde à ses membres des prêts à taux zéro, liés à un plan d’épargne simple et clair, sur le modèle de la banque JAK en Suède, qui connaît un véritable succès depuis quarante ans.
– Aux trois fonctions classiques de la monnaie, il est important d’en ajouter une quatrième : selon Rudolf Steiner, elle devrait aussi devenir un instrument de don et pourrait remplir une fonction éthique si on lui assigne un certain nombre d’objectifs sociaux ou d’intérêt général. Chacune de ces composantes peut se justifier et être introduite séparément, mais leur combinaison produit des effets de synergie et garantit le succès de la nouvelle monnaie.

Pour les prestataires d’un projet de MLC, quel « intérêt » ? Les prestataires peuvent être des commerces, des associations, des producteurs, des professions libérales. Ils acceptent que leurs prestations (biens, services, cotisations…) soient payés en MLC.
Points forts (cas de la mesure à Romans) :
• Ce sont les seuls qui peuvent reconvertir leur MLC en euros (pour payer par exemples taxes et factures).
• Donner un surcroît de sens à leur activité professionnelle. Les prestataires qui intègrent le réseau ont davantage un « métier » qu’un « travail » et ils entendent en participant à l’« expérience » non pas d’abord en « profiter » par intérêt pécuniaire mais d’abord y gagner une satisfaction « sociale ». Une MLC n’a pas pour but d’augmenter le pouvoir d’achat mais de « redonner du pouvoir à l’achat » ; car finalement, ce qui n’a qu’un « prix » n’a pas beaucoup de « valeur ».
• Intégrer un réseau labellisé éthique. C’est aujourd’hui plus un espoir qu’une réalité ; d’abord parce que le réseau des prestataires n’en est qu’à ses débuts. Et puis il ne s’agit pas de créer un « entre soi » des prestataires, ceux qui seraient les « bons ». C’est pour éviter un tel piège que les critères d’acceptabilité des prestataires ont été élaborés pour refuser un tel clivage. D’abord, il n’y a pas un seul critère mis en avant mais quatre : relocalisation, écologie, social, humain. Ensuite, les réponses, ce n’est pas « oui/non » mais : « oui/en cours/non/pas applicable/nous ne savons pas faire ». Cette progressivité de l’engagement côté prestataire est essentielle.

Rappelons qu’une monnaie locale a comme rôle de connecter des besoins non satisfaits en euros avec les ressources sous-utilisées du bassin de vie. La monnaie locale n’a donc pas vocation à remplacer l’euro qui continuera à couvrir la grande majorité des échanges. Une monnaie locale a comme vocation de compléter l’euro, pas de le remplacer. C’est pourquoi nous ne l’appelons pas une monnaie alternative, mais une monnaie complémentaire.
Afin de mettre en évidence les différences fondamentales entre l’euro et les monnaies locales, insistons sur les points suivants :
– Il ne s’agit pas d’une monnaie officielle, son utilisation n’a donc rien d’obligatoire, tout repose sur la bonne volonté de chacun pour l’accepter ou la refuser.
– Son champ de validité est, volontairement, conçu pour privilégier fonctionnellement ou géographiquement à une région avec laquelle les gens entretiennent une relation particulière, ce qui les rend disposés à faire un effort particulier – au-delà du calcul strictement économique – pour en bénéficier.
– Les monnaies locales ne génèrent pas d’intérêt.
Ces caractéristiques font des monnaies locale un pur outil d’échange qui, en circulant, provoque des contacts au niveau local et régional qui, autrement, n’auraient pas lieu. Le but recherché est de motiver les usagers à l’utiliser comme pur instrument d’échange.
Rappelons également les nouvelles possibilités qu’une telle innovation permet et qui s’ajoutent à toute action facilitée par l’utilisation de l’euro. En effet, les monnaies locales permettent de :
– mobiliser les ressources locales sous-utilisées afin de faire mieux correspondre l’offre et la demande locale ;
– réduire le chômage dans un bassin de vie ou une localité ciblée ;
– renforcer le pouvoir d’achat dans le bassin de vie ;
– mettre à la disposition des autorités locales et communales de nouveaux types de moyens financiers leur permettant d’assumer plus facilement leurs différentes fonctions, sans devoir nécessairement faire appel à des nouvelles taxes ou des financements centralisés ;
– enfin, et c’est peut-être le plus important, notre proposition permet de rendre force et vigueur à la dimension humaine dans les domaines de l’économie et des monnaies.

Résumé. Les intérêts d’une monnaie locale complémentaire sont multiples ! Elle permet,

  • au nivau local, de :
    – redynamiser l’économie du territoire,
    – développer les circuits courts de proximité,
    – valoriser l’échange et le lien social,
    – soutenir les projets locaux.
  • au niveau des entreprises, de :
    – faire partie d’un réseau à l’éthique reconnue,
    – fidéliser sa clientèle,
    – valoriser son image, sa réputation,
    – inciter à la recherche de qualité.
  • au niveau global, de :
    – réduire l’empreinte écologique,
    – promouvoir une consommation responsable,
    – démontrer qu’un usage non spéculatif de la monnaie est possible.

L’argent redevient un outil au service des citoyens.
Les citoyens se réapproprient l’usage de la monnaie.

Quelles pistes pour notre monnaie ?

L’innovation dans la mixité des objectif.  Est-il possible de créer des mixes de toutes ces monnaies dans une formulation originale ?
• Des monnaies d’économie locale ou régionale pour le développement économique
• Des monnaies de lien social pour développer la solidarité
• Des monnaies de réputation pour favoriser les mécanismes de confiance
• Des monnaies affectées pour favoriser une activité humaine
Déjà des liens évidents existent entre les monnaies de lien social et les monnaies affectées, d’autres pourraient être probables entre les monnaies d’économies locales et les monnaies de réputation, d’ailleurs c’est peut-être par ces dernières que les liens peuvent exister et peut-être aussi par des opérations de monnaies affectée, négociées par secteur d’activité sur une éthique commune.
Par exemple, dans les réseaux santé, éducation, formation… on peut mettre en pratique des objectifs avec les acteurs de la monnaie et rétribuer en points avec équivalence ou pas en monnaie locale. Prenons comme exemple un programme pour résoudre un problème bien connu : l’obésité. Un quart des Américains sont considérés comme obèses. On sait aussi que les encouragements d’un groupe de support est très important pour réussir un programme de perte de poids. L’alliance de santé passe un accord avec un groupe d’une demi-douzaine de gens qui ont décidé de perdre du poids ensemble. Pour chaque kilo de perdu individuellement, on gagne dix points, et si le groupe atteint et maintient son objectif de perte de poids de groupe, on double les points de tous ses membres, ce qui motive chacun à encourager tous les autres membres. Ces points sont acceptés en paiement partiel dans les commerces de nourriture saine, et par les spécialistes en traitements préventifs. Ces commerces peuvent à leur tour utiliser ces points pour que leurs employés participent au programme, ou les encaisser auprès de l’alliance de santé contre de la monnaie nationale à un tarif qui reflète la valeur du service en termes de réduction des risques médicaux. Par exemple, perdre cinq kilos réduit la probabilité d’une crise cardiaque de x%. Ce processus permet de calculer la valeur en monnaie nationale d’une telle réduction pour la compagnie d’assurance qui fait partie de l’alliance de santé. Ainsi, un système dans lequel toutes les parties seraient gagnantes peut être construit. Il est possible d’étendre ce principe à un usage de bonne pratique : utiliser les transport en commun, privilégié la présence des personnes âgés dans un domicile proche de la famille ou de structures sociales, aider à la formation pour tous et quelque que soit le niveau culturel technique, scientifique ou empirique, lutter contre le gaspillage et pour le recyclage. L’échange n’est pas forcement en monnaie locale mais peut être négocier avec certains partenaires comme les transport en commun. Exemple de la ville de Curitiba : Il y existe un système intéressant qui consiste à récompenser le tri sélectif des ordures dans les quartiers les plus démunis de la ville en donnant des tickets de bus, et qui a permis à la municipalité de régler à la fois les problèmes d’hygiène posés par l’amoncellement des ordures, et les problèmes de circulation. L’équipe municipale a également introduit un système astucieux de monnaie complémentaire dans le cadre de l’attribution des permis de construire. Au lieu d’interdire de manière stricte la construction de bâtiments plus haut que ce qui est normalement prévu dans le plan d’urbanisme, la municipalité a introduit une certaine souplesse en accordant des dérogations. Ces dérogations s’obtenaient en contribuant à payer pour des espaces verts.

L’innovation dans la réserve de valeur.  Peut-on cependant imaginer dès à présent des monnaies adaptées à faciliter l’innovation, des “monnaies de l’innovation” ? Cela nécessiterait de pouvoir investir du temps et de la formation pour créer des choses nouvelles et permettre au plus grand nombre de se les approprier. L’innovation se fait en deux étapes : la création et l’appropriation par le plus grand nombre. Pour la deuxième partie de l’innovation, l’appropriation, nous disposons de deux approches complémentaires très puissantes : une large diffusion grâce à l’internet et de nouveaux modèles économiques pouvant rendre viables des approches nouvelles qui ne l’auraient pas été sans eux. En effet, le web a été un facteur déterminant dans la diffusion des créations et leur appropriation, au point qu’il y a eu plus d’innovations depuis la naissance du web en 1993 jusqu’à nos jours qu’entre le début de l’humanité et l’arrivée du web.
Mais pour aller plus loin et développer la création, il faut permettre au plus grand nombre d’investir en temps et en formation. La création de choses nouvelles peut être faite bien sûr dans les centres de recherche, mais il existe de nombreuses autres possibilités qui démultiplient la capacité de création. Dans l’innovation ascendante, par exemple, chacun peut créer et proposer sa création aux autres. Si l’idée nouvelle peut être diffusée au plus grand nombre, ce qui est le cas depuis l’arrivée du web, une sélection se fait alors non pas par la puissance financière ou par la légitimité du lieu de création, mais presque exclusivement par l’appropriation ou non par le plus grand nombre.
C’est le rôle de la réserve de valeur qui permet d’« acheter d’abord, mais vendre plus tard » (pour rembourser ce qui a été acheté), face à l’autre rôle de la monnaie, celui de facilitateur d’échange qui permet de « vendre d’abord, mais d’acheter plus tard ».
Il existe des approches innovantes de la réserve de valeur. C’est le cas du microcrédit, développé par Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix 2006 et créateur de la Grameen Bank. 250 000 personnes en bénéficient rien que pour la France et en direction des pays en développement, pour des personnes d’origine française.
Des monnaies et des prêts sans intérêts. Mais toutes ces solutions font appel à des prêts dans des monnaies conventionnelles. Serait-il possible d’utiliser la diversité des mécanismes autorisés par les monnaies complémentaires pour permettre de créer de la réserve de valeur ? La question peut paraître paradoxale : une monnaie qui ne ferait que de la réserve de valeur reviendrait à prêter de l’argent que l’on ne peut pas utiliser pour acheter quoi que ce soit… De plus, la plupart des monnaies complémentaires prennent soin uniquement de faciliter l’échange et la rotation de la monnaie avec des taux d’intérêts nuls, voire négatifs. Une monnaie complémentaire qui faciliterait l’investissement par la réserve de valeur devrait donc soit s’étendre à un rôle de facilitateur d’échange, soit trouver une façon de convertir l’argent prêté pour rentrer dans les circuits économiques classiques.
Le RES qui s’est développé en Belgique, et plus récemment en France, permet non seulement de faciliter l’échange, mais propose également des prêts à taux nuls en Euro RES. Le financement du système monétaire ne se fait pas sur les prêts mais sur les commissions demandées aux commerçants. Celles-ci peuvent en plus être limitées à 3,5 %, car le coût de fonctionnement de la monnaie est réduit. Bien sûr, dans ce cas, le prêt accordé en monnaie complémentaire doit être dépensé en monnaie complémentaire.

L’innovation vue par Michel Lepesant (article paru dans Sarkophage).
Peut-on imaginer plusieurs façons d’obtenir de la monnaie complémentaire ? En l’achetant contre des euros, moyennant une « prime à l’entrée » qui peut être négative dans le cas d’un engagement militant ou positive pour inciter à son usage. Mais une deuxième entrée est possible si l’on ne veut pas réserver la monnaie complémentaire à ceux qui ont les moyens de l’acheter : sur le modèle des Ithaca hours, une heure d’activité pourrait permettre d’obtenir des unités d’échanges : modeste remise en cause de la centralité de la valeur du travail salarié au profit de l’activité choisie.
Cette entrée-là est-elle juridiquement possible ? Comment ne pas l’assimiler à du « travail au noir » ? Comment étendre la sphère de l’autonomie sans marchandiser des échanges qui pourraient provenir du don/contre-don ? Comment garantir les montants ainsi affectés ? Autant de questions qui sont d’abord débattues démocratiquement au sein du groupe qui porte le projet. Et c’est là un nouvel atout en faveur de ce type d’initiative. Premièrement, il faut bien voir que le périmètre de la monnaie complémentaire s’intercalera entre la pure sphère économique marchande et la sphère publique de l’économie sociale, créant ainsi un « espace public de proximité » au sein duquel la participation démocratique peut être effective : la démarche n’est plus alors celle de l’affrontement, pouvoir contre pouvoir, mais plutôt celle de la reprise de responsabilité, de l’empowerment. Deuxièmement, la mise en œuvre de ces projets encourage une réappropriation de l’argent, en le remettant « à sa place », c’est-à-dire en réemboîtant l’économique dans le politique. De telles démarches favorisent toutes les innovations en matière d’organisation des discussions et des prises de décisions.
Enfin, la dimension de l’économie solidaire peut être renforcée si, comme l’y incite fortement Bernard Lietaer, une monnaie complémentaire se donne pour objectif de connecter des besoins insatisfaits avec des ressources inutilisées. Par exemple, un restaurateur ou un propriétaire d’une salle de cinéma, plutôt que de laisser des places vides ou de les vendre au rabais, a tout intérêt à accepter d’être payé en monnaie complémentaire. Une municipalité pourrait s’emparer d’un tel projet citoyen et y collaborer en distribuant des « monnaies affectées » à certaines prestations, pourquoi pas dans le cadre d’un revenu inconditionnel attribué sous forme de dotations ou de gratuités administrées localement.
Chacun peut ainsi voir que les options sont nombreuses, que beaucoup dépendent de la densité démocratique du projet et qu’à partir de là, les variantes – tant dans les objectifs que dans les moyens – sont nombreuses. C’est pourquoi, de toutes les expérimentations collectives toujours menacées d’être des « systèmes d’enfermement local », les projets de monnaies complémentaires « adossées » sont peut-être ceux qui ont le plus fort potentiel d’ouverture.
Dans ces espaces publics de proximité ainsi ouverts, la question du sens de nos actes et des valeurs que nous y engageons peut être posée. Hors de tout dogmatisme hautain et moralisateur, les projets de monnaies complémentaires construisent des « situations » dans lesquelles sont favorisées la discussion plutôt que l’affrontement, la coopération plutôt que la compétition, la bienveillance plutôt que le chacun-pour-soi, la solidarité plutôt que l’égoïsme, la transparence plutôt que l’opacité, la démocratie générale plutôt que le laisser-faire, la décence plutôt que le mépris, etc. Manières de faire d’autres mondes, dans « la mesure des possibles ».
Maintenant, attention pour le groupe porteur d’un tel projet à ne pas chercher à courir tous ces lièvres à la fois, dans une course éperdue au « tout ou rien » : suffisamment discuter pour choisir et ordonner ses priorités. La crise est globale ; des solutions devront être locales et diversifiées.

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Références
– le site Monnaie Locales complémentaires : http://monnaie-locale-complementaire.net/
– Monnaies régionales. De nouvelles voies vers une prospérité durable, Bernard Lietaer, Margrit Kennedy, Éditions Charles Léopold Mayer.
– Jean-Michel Cornu, l’innovation monétaire http://www.internetactu.net/2010/11/10/l%E2%80%99innovation-monetaire-15-monnaie-vous-avez-dit-monnaie/
– film La double face de la monnaie : http://www.lamare.org/double_face, pour commander le film particulier :pour projection : http://voiretagir.org/DOUBLE-FACE-DE-LA-MONNAIE-LA.html
– Monnaies plurielles : http://grit-transversales.org/article.php3?id_article=233
Monnaies complémentaires en France
– Romans : la mesure – Association porteuse : commune Mesure – Site http://monnaie-locale-romans.org/
– Carpentras-Marseille (Vaucluse ?) : la roue – association porteuse SEVE (Système d’échange pour vitaliser l’économie) – pas de site – (Mise en circulation de la monnaie : novembre 2011)
– Ardèche (projet de joyeuse) : la luciole – Association porteuse : LES LUCIOLES – pas de site (Mise en circulation : PRINTEMPS 2011)
– Aubenas-vals : le bogue – association : OPDLM (Observatoire des Pratiques de Développement Local et Mondial) – site : http://opdlm.jimdo.com/
– Chambery : écosol – Association porteuse : La Monnaie Autrement – pas de site (mise en circulation 2012)
– Annemasse : l’éco (nom provisoire) – Association porteuse : ATB (Aide Technique Bénévole aux créateurs d’activités économiques en Afrique/Promotion du Commerce Equitable) – Site : Site ATB pour le Commerce Equitable : www.atb-france.org – (Mise en circulation : Date prévue : Novembre 2011)
– Roanne : la commune – Association porteuse : Eco Réseau du Roannais – Site : http://www.lascierie.eklablog.fr – (Mise en circulation : 21/11/10)
– Thoiry : le tioc – Association porteuse : objectif gaia – Site : www.objectifgaia.info
– Les Vosges (Déodatie) : le déodat – Association porteuse : REDD (Réseau d’Echange DéoDat) – Site : http://reddeodat.free.fr/ – (Mise en circulation : septembre 2011)
– Projet du Pays de Lannemezan (Hautes Pyrénées – 65), La sonante, Mise en circulation : 2012
– Villeneuve sur Lot, Les abeilles, Mise en circulation : 23 janvier 2010 , Association porteuse : Agir pour le Vivant, Site : http://agirpourlevivant.org/
– Agglomération angevine, la muse, Mise en circulation : 1er trimestre 2012, Association porteuse : Agir pour la Transition…

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