La dynamique du capitalisme

extrait de « La vie après le pétrole », Jean-Luc Wingert, édition Autrement

La dynamique du capitalisme

Notre système économique n’encourage naturellement pas à réaliser des économies d’énergie, à utiliser des énergies renouvelables et à réduire les transports. Au-delà de l’évidence, comprendre les freins structurels à l’efficacité énergétique nécessite de comprendre la dynamique du capitalisme et du libéralisme qui trouve ses racines à la fin du Moyen Âge et s’est renforcée à la révolution industrielle. L’historien Fernand Braudel explique ses principes de fonctionnement dans un ouvrage intitulé La Dynamique du capitalisme, faisant la nécessaire distinction entre économie de marché et capitalisme. Afin d’éviter tout débat idéologique autour du capitalisme, il préfère parler du capital et des capitalistes, qui sont des éléments tangibles. Son analyse s’arrête au XVIIIe siècle mais, de ses propres dires, elle est toujours d’actualité. Débuter l’analyse à son origine permet de surcroît d’être plus clair mais aussi de mettre en avant les progrès que le capitalisme a permis de réaliser. Personne ne souhaiterait revenir aujourd’hui à un mode de vie tel qu’il existait au Moyen Âge, avec des conditions d’hygiène déplorables et une espérance de vie de l’ordre, de trente ans, pour ne citer que les exemples les plus frappants.

Selon Fernand Braudel, les activités de production et d’échange peuvent être divisées en trois. La majeure partie de l’activité humaine se situe dans ce qu’on peut appeler le « hors marché », représentant toutes les petites actions quotidiennes et routinières, l’autoconsommation ou les tâches domestiques. Les deux catégories suivantes sont des subdivisions du marché qui cohabitent et dont les frontières sont parfois floues. D’un côté le marché que l’on peut qualifier de «libre » ; de l’autre celui qui est « orienté » ou plutôt « biaisé ». Le premier concerne des échanges parfois routiniers et à courte distance, comme le blé ou le bois venant de la ville voisine. Ce qui caractérise ces échanges est le fait que les acheteurs connaissent les prix aux deux bouts de la chaîne et qu’il n’y a généralement pas ou peu d’intermédiaires. Le marché dit « biaisé (1) » a un caractère aléatoire, il fuit la transparence et le contrôle. L’acheteur ira parfois effectuer ses négociations dans une auberge en marge de la ville ou acheter les biens directement chez le petit producteur, ce qui lui évitera une mise en concurrence, mais l’obligera à fournir une contrepartie qui consistait bien souvent à payer comptant. L’échange est par nature inégal dans la mesure où le marchand est le seul à connaître le marché aux deux bouts de la chaîne i et plus celle-ci s’allonge, plus la fixation des prix échappe aux règles de contrôle. Le marché « biais » est réservé à la classe des marchands et des négociants qui sont les seuls à pouvoir investir suffisamment de capital dans de longues expéditions maritimes lointaines et ce sont eux que Fernand Braudel appelle les « capitalistes ». Cela ne veut pas dire que le capital soit exclu du marché libre, mais les capitalistes en font un usage professionnel.

Du côté de la production, les artisans, paysans et ouvriers sont spécialisés dans un métier, leurs activités font généralement partie du marché libre ou du hors marché. Le passage de l’un à l’autre est fréquent, un artisan itinérant qui va de bourg en bourg vendre ses services de rempailleur de chaises, par exemple, est dans le domaine du marché libre, mais s’il retourne dans son village d’origine pour aider aux vendanges, il passe alors « hors marché ».

Les capitalistes ne s’intéressent pas aux activités de production; ce qui leur importe est de trouver les meilleures opportunités en réalisant leurs transactions. S’ils ne se spécialisent pratiquement jamais dans un secteur d’activité particulier, c’est probablement dû au caractère fluctuant des possibilités d’investissement, le capitalisme étant par essence conjoncturel. Pour « biaiser » les marchés, ils utilisent la spéculation, les jeux de crédits et de monnaies, mais surtout ils jouent sur l’éloignement entre acheteurs et producteurs. Ils organisent des chaînes logistiques complexes et efficaces et tirent profit de la différence d’information entre l’acheteur et le producteur. Ils gardent leurs tractations secrètes; par exemple, un marchand hollandais écrivait au XVIII’ siècle à un de ses confrères de Bordeaux en lui recommandant de ne pas ébruiter leurs projets: « Il en serait de cette affaire comme de tant d’autres où, dès qu’il y a de la concurrence, il n’y a plus d’eau à boire. » Leurs capitaux sont mobiles et leur accumulation se réalise souvent, petit à petit, sur plusieurs générations, de père en fils, selon un cheminement fragile qui peut être rapidement interrompu, notamment si le fils n’est pas capable de poursuivre l’activité familiale.
Pour pouvoir prospérer, le capitalisme a besoin de stabilité sociale; en réalité, il a besoin de plus que cela: de la bienveillance ou de la complicité de l’État. « Le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l’État, lorsqu’il est l’État. » Plus l’État est faible et plus le capitalisme est puissant, c’est ce qui explique par exemple que le capitalisme ait souvent été moins prospère en France qu’en Angleterre. Une des raisons de la domination de l’Occident sur le reste du monde est que les régions hors d’Europe possédaient initialement des États forts. La Chine et les pays de l’islam, par exemple, organisaient l’instabilité des élites économiques pour s’assurer qu’elles ne prennent pas trop d’importance et surtout de pouvoir.

Le capitalisme, un art parasitaire…

Aujourd’hui, le fonctionnement général du système économique n’a pas changé, mais les acteurs économiques ont pris des formes nouvelles. Les artisans et les paysans de la fin du Moyen Âge qui échangeaient leurs biens sur un marché libre sont devenus des PME ou des exploitants agricoles. Les capitalistes professionnels, autrefois de grands marchands ou négociants, sont devenus des multinationales, des groupes de grande distribution ou des holdings. Il faudrait d’ailleurs probablement entendre « libéralisme» là où Fernand Braudel disait « capitalisme ».

Le capitalisme est un système robuste, mais il faut comprendre ses points forts, sa nature et ses limites. C’est actuellement le seul système qui sache allier liberté, souplesse et progrès techniques. Sa structure est très décentralisée et ses échanges s’opèrent sur des marchés très souples. La concurrence des différents acteurs économiques les pousse à se remettre en cause, ce qui est une incitation à l’innovation. Il n’est pas aisé de prospérer, voire de survivre dans ce système. Mais la nature même du capitalisme, et surtout du libéralisme, est parasitaire et inégalitaire. C’est un système qui se paye sur le dos de la bête et joue sur la différence d’information des acteurs et leurs faiblesses pour s’imposer.

L’échec de l’expérience communiste a montré la. difficulté de vouloir gérer un système de manière centralisée. Ce régime est vite tombé dans une forme de rigidité et de sclérose. Mais la politique libérale actuelle insufflée par Washington, et acceptée par l’Europe, est tout aussi inepte car elle favorise le caractère fondamentalement parasitaire du capitalisme et sa propension à s’étendre, quitte à mettre la planète en danger en déréglant le climat. Il n’existe aucune intelligence globale du capitalisme qui ne s’arrêtera de lui-même que faute de ressources naturelles à épuiser. La pression exercée par le système capitaliste libéral rend difficile la tâche de ceux qui sont du mauvais côté de la barrière, c’est-à-dire les acteurs du marché libre: petits entrepreneurs, cadres et salariés.

… entraînant une vision à court terme et une situation chaotique…

Parmi les formidables progrès technologiques, deux ont permis de renforcer le jeu du capitalisme et de le faire passer de « parasitaire « , comme il était jusqu’au XVIIIe siècle, à « majoritaire », comme il l’est depuis quelques décennies. Le premier est le progrès des transports modernes, propulsés au charbon puis au pétrole, et dont le prix a considérablement baissé. Grâce à eux, le commerce et les échanges sont à la fois multipliés et plus rentables. La souplesse qu’ils offrent permet des changements de fournisseurs et de sous-traitants rapides. Les opportunités de « biais » sont ainsi multipliées.
La seconde technologie qui renforce le jeu du capitalisme est celle des télécommunications. Elles permettent de rendre le capital très mobile, la majorité de la monnaie circulant aujourd’hui sous forme numérique (85 %). Le capital peut passer rapidement d’une entreprise à l’autre par le jeu des Bourses internationales notamment, ou bien échapper aux impôts grâce aux paradis fiscaux.

Si au XVIIIe siècle il fallait immobiliser du capital pendant parfois un an entre l’envoi de courriers par bateau et le transport des marchandises d’un bout du monde à l’autre, aujourd’hui il faut cinq semaines. Cette double accélération des transports et de la circulation du capital crée une situation quasi chaotique. La rapidité des transports met une entreprise en concurrence avec presque toutes les autres entreprises de son secteur dans le monde entier, grâce aux prix très bas des transports, maritimes notamment. La rapidité de déplacement des capitaux met les entreprises en concurrence entre les différents secteurs de l’économie puisque le capital ira là où les perspectives de gains sont les plus importantes. Le critère est bien la recherche du niveau de rentabilitélè plus élevé possible (souvent de l’ordre de 15 %) et non un projet industriel.
Dans ces conditions, une entreprise doit être réactive et pouvoir s’adapter rapidement puisqu’il existe très peu de certitudes. Aucune entreprise ne peut être tenue pour responsable en particulier, chacune doit être prête à changer de fournisseur ou de marché rapidement. Tant que ce système est en vigueur, en changer n’est pas à l’ordre du jour, il est inutile d’espérer une baisse de la consommation de pétrole dans les transports avant que la déplétion ne crée une pénurie physique.

… ainsi qu’une démotivation généralisée des salariés

La pression induite par le libéralisme met les entreprises dans une situation doublement difficile puisque le contexte économique est chaotique. Pour s’adapter, une stratégie consiste à se séparer des divisions non suffisamment rentables. Une autre stratégie de survie est la fusion, au cours de laquelle deux groupes espèrent opérer des gains de productivité mais surtout réduire leur incertitude en augmentant leur taille. Dans tous les cas, les entreprises ne sont plus en mesure d’être loyales avec leurs salariés, qui seront licenciés en cas de nécessité ou de fusion, et ce indépendamment de la qualité du travail fourni. Les salariés sont de plus en plus rares à se «surinvestir» comme ils le faisaient dans les années 1980. Les salariés font leur travail, mais sans aucune illusion, et s’en vont à la première bonne occasion qui leur est offerte. Le symbole de ce mouvement de ras-le-bol généralisé est le succès du livre Bonjour paresse, qui préconise d’en faire le moins possible en entreprise et dénonce un discours managérial abscons visant à créer une motivation à laquelle plus personne ne semble croire. Dans ce mouvement de démotivation général, les hommes politiques ne sont pas. épargnés puisque eux seuls ont le pouvoir de modifier les règles du jeu économique. Mais devant leur impuissance ou leur manque de courage, ils sont implicitement accusés de « laisser-faire » et une partie de la population se détourne, non sans risques, des partis traditionnels, comme on a pu le voir lors du scrutin présidentiel d’avril 2002 où le candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen a atteint le second tour de l’élection.

(1). Fernand Braudel utilise les termes moins directs de : « vie matérielle», « marché A » et « marché B ».

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